Je connais une personne qui, depuis quarante ans que le Seigneur a commencé à lui accorder la faveur dont nous avons parlé, pourrait assurer en toute vérité qu'elle n'a pas passé un seul jour sans souffrir
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et sans endurer diverses peines; je veux parler de son peu de santé ainsi que de ses grandes épreuves1. Sans doute elle avait été très infidèle au service de Dieu; voilà pourquoi tout cela lui paraissait peu de chose en comparaison de l'enfer qu'elle avait mérité. D'autres personnes qui auront moins offensé Notre-Seigneur seront conduites par une autre voie. Pour moi, je choisirais toujours celle de la souffrance, alors même qu'il n'y aurait pas d'autre profit que celui d'imiter Notre-Seigneur Jésus-Christ, et surtout quand il y en a toujours tant d'autres.
Et maintenant que vous dirai-je des peines intérieures que l'âme endure en cet état? Si je pouvais vous les exprimer, les précédentes vous paraîtraient légères. Mais il est impossible d'en donner une idée exacte. Commençons néanmoins par le tourment qu'éprouve cette âme lorsqu'elle rencontre un confesseur si prudent et si peu expérimenté, qu'il ne regarde rien comme assuré. Il a peur de tout, il doute de tout, parce qu'il voit des choses extraordinaires, spécialement s'il découvre quelque imperfection dans les âmes qui sont l'objet de telles faveurs. Il lui semble qu'elles devraient être des anges, lorsque cela est impossible tant qu'elles sont unies à leur corps. Aussi il condamne tout immédiatement et l'attribue au démon ou à la mélancolie. Rien d'étonnant; car le monde est tellement rempli des illusions causées par ce mal, et le démon cause tant de préjudices par là, que les confesseurs ont grandement raison de s'en défier et d'y regarder de très près. Mais voilà une pauvre âme qui est agitée des mêmes craintes, et elle s'adresse au confesseur comme à son juge; or si elle s'entend condamner par
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1. La Sainte elle-même. Cf. Vie, ch. V et VI, et Fondations, passim. Elle aurait donc reçu cette grâce à 21 ans, c'est-à-dire l'année même de son noviciat.
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lui, elle ne peut manquer de tomber dans un tourment et un trouble tels que celui-là seul qui les aura éprouvés pourra comprendre quelle est la profondeur de son affliction.
Voici encore un des grands tourments que ces âmes endurent, surtout si leur vie a été imparfaite. Elles s'imaginent que Dieu, en punition de leurs péchés, doit permettre qu'elles soient dans l'illusion. Sans doute, au moment où elles reçoivent de Sa Majesté cette faveur, elles sont rassurées contre toute crainte et ne peuvent croire qu'elles sont dirigées par un autre esprit que celui de Dieu. Mais comme cette faveur passe promptement, tandis que le souvenir de leurs péchés est toujours présent, et qu'elles découvrent en elles de nouvelles fautes, dont elles ne sont jamais à l'abri, elles retombent aussitôt dans le même tourment. Lorsque le confesseur les rassure, ce tourment s'apaise, bien qu'il revienne plus tard. Mais lorsque le confesseur contribue à augmenter leurs craintes, elles endurent des angoisses presque intolérables, surtout si à cela viennent s'ajouter certaines aridités intérieures, où il leur semble qu'elles n'ont jamais pensé à Dieu et qu'elles ne pourront se souvenir de lui, ou quand, entendant parler de lui, elles ne perçoivent pas plus ce qu'on dit de Sa Majesté que s'il s'agissait d'une personne dont elles ont entendu parler depuis longtemps.
Tout cela n'est rien encore en comparaison de ce qu'elles souffrent lorsqu'elles s'imaginent qu'elles ne savent pas se faire connaître au confesseur et qu'elles le trompent; elles ont beau se dire et constater qu'il n'y a pas même de premiers mouvements de leur intérieur qu'elles ne lui déclarent; tout est inutile. Leur entendement est si obscurci, qu'il est incapable de discerner la vérité ; elles croient ce que l'imagination, qui est alors maîtresse, leur représente et toutes les
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folies que le démon veut leur insinuer. Le Seigneur doit sans doute permettre à ce dernier de les tenter et même de leur persuader qu'elles sont réprouvées de Dieu. De nombreuses angoisses torturent alors l'âme intérieurement. Son tourment est tellement sensible et intolérable que je ne saurais le comparer qu'à celui de l'enfer. Elle ne goûte aucune consolation au milieu de cette tempête. Si elle va en chercher auprès du confesseur, elle s'imagine que tous les démons se sont mis d'accord avec lui pour qu'il la tourmente davantage. Je connais un confesseur qui déclara à une personne que cet état lui paraissait dangereux, vu les diversités des peines dont il se composait, et lui commanda de le prévenir quand elle en serait de nouveau assiégée. Mais, l'état de cette personne empirant toujours, il finit par comprendre qu'elle n'y pouvait rien. Il arrivait même à cette personne, qui savait très bien lire, de prendre un livre écrit en langue vulgaire, et de ne pas plus le comprendre que si elle n'avait pas connu une seule lettre, tant son entendement était obscurci. Enfin il n'y a d'autre remède au milieu de cette tempête que celui d'attendre la miséricorde de Dieu. A l'heure où l'on y pense le moins, il dit une seule parole, ou il fait surgir une circonstance imprévue et en un clin d'œil il dissipe cette tempête. On dirait qu'il n'y ait jamais eu de nuages dans l'âme, tant elle est éclairée de la lumière du soleil et tant les consolations dont elle est inondée surpassent celles qu'elle a jamais goûtées. Elle est semblable à celui qui sort vainqueur d'un combat périlleux, et elle se plaît à en rendre grâces à Notre-Seigneur; car c'est lui qui a combattu et remporté la victoire; elle voit clairement qu'elle-même n'a point combattu, tandis que toutes les armes dont elle pouvait se servir pour se défendre lui semblaient entre les mains de l'ennemi. Aussi découvre-t-elle avec évidence sa misère
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et le peu qui est en notre pouvoir, si le Seigneur vient à nous délaisser. Il semble qu'elle n'a plus besoin désormais de se livrer à des réflexions pour comprendre cette vérité ; l'expérience qu'elle a faite et la vue qu'elle a eue de son impuissance absolue lui ont découvert notre néant et la profondeur de notre misère. Sans doute, elle ne doit pas être alors privée de la grâce, dès lors que, malgré la tempête où elle se débat, elle n'offense pas Dieu et qu'elle serait prête à sacrifier tous les biens d'ici-bas pour ne le point offenser. Mais la grâce est tellement cachée en elle qu'elle n'a pas, semble-t-il, la plus petite étincelle d'amour de Dieu ou n'en a jamais eu. Car, si elle a fait quelque bien, ou reçu de Sa Majesté quelque faveur, tout lui paraît comme un songe ou une illusion. Quant à ses péchés, elle voit avec certitude qu'elle les a commis.
0 Jésus ! quel spectacle digne de compassion que celui de voir une âme ainsi désemparée ! Combien peu lui servent toutes les consolations de la terre ! Aussi, mes Sœurs, ne vous imaginez pas, si vous vous trouvez parfois en cet état, que les riches ou ceux qui jouissent de leur liberté pourraient alors se procurer quelque remède particulier. Non, non; voyez les damnés : trouveraient-ils un allégement à leurs maux, si vous leur présentiez tous les plaisirs du monde? Non certes; ils n'y puiseraient au contraire qu'un accroissement de torture. Il en est de même, ce me semble, dans le cas présent. Le tourment que l'âme endure vient d'en haut, et toutes les délices de la terre sont impuissantes à la soulager. Ce grand Dieu veut que nous le reconnaissions comme notre roi et que nous voyions nos propres misères. Cette connaissance est très importante pour ce qui va suivre.
Que fera donc cette pauvre âme, lorsqu'elle se trouvera de longs jours en cet état? Si en effet elle récite une prière, c'est comme si elle ne la récitait pas;
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je dis qu'elle n'y trouve aucune consolation intérieure, car alors elle n'en a pas; elle ne comprend même pas les prières vocales qu'elle récite. Quant à la prière mentale, ce n'est nullement l'heure de s'y livrer; ses puissances en sont incapables. La solitude lui est plutôt nuisible.
Un autre tourment pour elle, c'est qu'elle ne peut souffrir ni compagnie ni conversation. Aussi malgré tous ses efforts, elle manifeste très facilement à l'extérieur du dégoût et de la tristesse. Pourrait-elle vraiment dire ce qu'elle éprouve? Non, cela ne saurait s'exprimer, parce qu'il s'agit d'angoisses et de peines spirituelles auxquelles il est impossible de donner le nom qui convient. Le meilleur remède, je ne dis pas pour guérir ce mal, car je n'en trouve pas, mais pour arriver à le supporter, c'est de s'occuper à des œuvres extérieures de charité et d'espérer en la miséricorde de Dieu; Il ne manque jamais à ceux qui espèrent en lui. Qu'il soit béni à jamais! Ainsi soit-il !
Il y a d'autres peines qui nous viennent du démon ; elles sont extérieures et doivent être beaucoup moins fréquentes; aussi il n'y a pas de motif d'en parler. De plus, elles sont beaucoup moins pénibles que les précédentes. Le démon, à mon avis, ne peut, malgré tous ses efforts, lier nos puissances et nous troubler de la manière que nous avons vue ; car enfin la raison reste à l'âme pour considérer que le démon ne peut aller au-delà de ce qu'il plaît à Dieu de lui permettre, et, quand la raison n'est pas obscurcie, tout ce qu'elle souffre est peu de chose en comparaison des peines dont nous venons de parler.
J'exposerai d'autres peines intérieures de cette Demeure, lorsque je traiterai des différentes sortes d'oraison et des faveurs que Dieu y accorde. Quelques-unes de ces peines sont même plus aiguës que celles dont il vient d'être question, comme on le voit par
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l'état où elles laissent le corps. Mais elles ne méritent pas le nom de peines, et il n'est pas convenable que nous le leur donnions, parce qu'elles sont de très hautes faveurs de Dieu, et que, au moment où l'âme les éprouve, elle comprend que ce sont des faveurs insignes et qu'elle est loin de les avoir méritées. Cette grande peine arrive en même temps que beaucoup d'autres lorsque l'âme est sur le point d'entrer dans la septième Demeure. Je ne parlerai que de quelques-unes, car il serait impossible de les dire toutes et d'en déclarer même la nature. Elles ont une autre origine et sont d'un ordre beaucoup plus élevé que les précédentes; et, s'il m'a été impossible de m'étendre plus que je ne l'ai fait sur ces dernières qui sont cependant d'une nature inférieure, à plus forte raison dirai-je peu de chose des autres. Daigne le Seigneur, par les mérites de son Fils, m'assister en tout! Ainsi soit-il !