Mais peut-être avez-vous quelque doute sur deux points et en désirez-vous l'explication. Tout d'abord, vous me demandez comment une âme qui a cette soumission à la volonté de Dieu dont nous avons parlé peut tomber dans l'illusion, car elle ne veut suivre en rien sa volonté propre. En second lieu, vous voulez savoir par quelles voies le démon peut s'insinuer dans vos âmes et les exposer à tant de dangers qu'elles se perdent; car enfin vous êtes séparées du monde; vous recevez souvent les sacrements ; et nous pouvons bien le dire, vous vous trouvez dans la compagnie des anges; par la bonté de Dieu, vous n'avez toutes qu'un désir, celui de servir Sa Majesté et de lui plaire en tout. Quant à ceux qui se trouvent au milieu des dangers du
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monde, il n'est pas étonnant qu'ils tombent dans les pièges du démon. Je vous l'assure, vous avez raison de me demander une explication. Dieu, certes, nous a fait une grâce insigne. Mais quand je vois, je le répète, que Judas vivait dans la compagnie des Apôtres, qu'il conversait sans cesse avec Notre-Seigneur lui-même et qu'il entendait ses paroles, je comprends qu'il n'y a pas de sécurité, même dans l'état dont nous parlons.
Je réponds maintenant à la première difficulté et je dis que, si cette âme restait toujours unie à la volonté de Dieu, elle ne se perdrait certainement pas. Mais le démon arrive avec tous ses artifices, et sous prétexte de bien, il la fait se séparer de cette volonté divine en de petites choses, et l'engage dans d'autres qu'il lui représente comme n’étant pas mauvaises; peu à peu il en arrive à obscurcir son entendement, et à refroidir sa volonté; il développe en elle l'amour-propre, jusqu'à ce qu'il l'éloigne enfin par des manquements successifs de la volonté de Dieu et l'amène à faire la sienne.
Ce que je viens de dire peut également servir de réponse à la seconde difficulté. Il n'y a pas, en effet, de clôture si étroite où le démon ne puisse pénétrer, ni de désert si profond où il ne puisse arriver. Je vous dirai même une autre raison. Le Seigneur peut-être le permet de la sorte pour voir comment se comporte cette âme qu'il destine à en guider d'autres, et il vaut mieux, si elle doit être imparfaite, qu'elle le soit dès le début, que quand elle pourrait nuire à beaucoup d'autres.
Voici le moyen qui me semble le plus sûr au milieu de ces dangers. Tout d'abord je suppose que nous ne cessons jamais de demander à Dieu dans notre oraison qu'il nous soutienne de sa main; nous devons considérer toujours que, s'il vient à nous abandonner, nous tombons aussitôt, comme c'est la vérité, au fond
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de l'abîme. Nous devons, en outre, ne jamais avoir de confiance en nous-mêmes, car ce serait une folie. N'avançons qu'avec précaution et prudence; examinons où nous en sommes dans la pratique des vertus, si nous avançons ou reculons quelque peu, en particulier dans l'amour que nous devons avoir les unes pour les autres, dans le désir d'être tenues pour les dernières; examinons, en outre, comment nous accomplissons les devoirs ordinaires de la vie. Regardons-y bien et demandons à Notre-Seigneur de nous éclairer; nous verrons alors aussitôt nos profits ou nos pertes. Ne croyez pas cependant que Dieu, après avoir élevé une âme à un tel état, vienne à l'abandonner si promptement que le démon n'ait pas à travailler beaucoup pour la séduire. Sa Majesté est tellement sensible à la vue de sa perte, qu'elle lui donne mille lumières intérieures et la prévient de toutes sortes de manières pour l'empêcher de tomber. Cette âme ne saurait donc ignorer les dangers qu'elle court.
Enfin, pour conclure nos réflexions sur ce sujet, il faut travailler à réaliser sans cesse de nouveaux progrès. Sans cela, nous devons être remplis de crainte, parce que le démon se prépare à nous livrer quelque assaut. Il est impossible, en effet, qu'une âme, arrivée à un si haut état, cesse d'avancer dans la vertu, car l'amour n'est jamais oisif; s'il l'était, ce serait un très mauvais signe. L'âme qui a prétendu devenir l'Épouse de Dieu lui-même, qui a déjà eu des entretiens ultimes avec Sa Majesté et qui est parvenue aux termes dont nous avons parlé, ne doit pas demeurer endormie.
Pour vous montrer, mes filles, quelle est la conduite de Dieu vis-à-vis des âmes qu'il reconnaît déjà comme ses épouses, nous allons commencer à parler des sixièmes Demeures. Vous verrez combien tous les services que nous pouvons lui rendre, et tout ce que nous pouvons faire ou souffrir, est peu de chose pour nous préparer
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à de si hautes faveurs. Peut-être le Seigneur a-t-il voulu que l'on me commandât de vous l'écrire, afin que, considérant bien la récompense qu'il vous promet et la miséricorde infinie dont il use pour se donner et se manifester à ce point à des vers de terre, nous perdions de vue nos petites satisfactions terrestres, et que, les yeux fixés sur sa grandeur, nous courions tout embrasées de son amour.
Qu'il lui plaise que je réussisse à vous exposer quelques-unes de ces questions si difficiles ! Car si Sa Majesté ne vient pas avec l'Esprit-Saint pour diriger ma plume, je sais bien que ce travail est au-dessus de mes forces. Dans le cas où cet écrit ne devrait pas vous être utile, je la conjure de faire en sorte que je n'en dise rien. Sa Majesté le sait bien d'ailleurs, mon seul désir, d'après ce que je crois comprendre de mes dispositions, est que son nom soit glorifié et que nous travaillions à servir un Maître qui sait ainsi nous récompenser même sur cette terre. Voilà comment il nous donne à comprendre quelque chose de ce qu'il nous réserve au ciel, où notre bonheur ne sera jamais interrompu, et où nous serons à l'abri des travaux comme des dangers auxquels on est exposé sur cette mer bouleversée par les tempêtes. Mais s'il n'y avait pas la crainte de le perdre et de l'offenser, ce serait un repos de vivre jusqu'à la fin du monde et de nous dépenser pour un Dieu si grand, qui est pour nous tout à la fois un tel Maître et un tel Époux. Plaise à Sa Majesté que nous méritions de lui rendre quelque gloire, sans tomber dans tant de fautes dont sont toujours accompagnées même nos bonnes oeuvres ! Ainsi soit-il !