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CHAPITRE IV

 

  Vous désirez savoir, ce me semble, ce que devient notre petite colombe, et où elle se fixe, car nous n'igno­rons pas qu'elle ne s'arrête point aux goûts spirituels, ni aux joies de la terre ; son vol est plus haut ; il me sera impossible toutefois de répondre à votre désir jusqu'au moment où nous traiterons de la dernière Demeure. Plaise à Dieu que je m'en souvienne alors et que j'aie le temps de vous l'expliquer! Voilà environ cinq mois que j'ai commencé ce travail1, et, comme mon mal de tête ne me permet pas de le relire, je crains que cet écrit soit sans ordre aucun et ne contienne des redites. Mais cela importe peu, puisqu'il est destiné à mes Sœurs.

  Mon but est de vous donner de nouvelles explica­tions sur ce qui, à mon avis, constitue l'oraison d'union. Pour me conformer à ma manière de procéder, je me servirai d'une comparaison. Nous parlerons ensuite un peu plus de notre petit papillon qui est toujours en mouvement, parce qu'il ne trouve pas son véritable repos, quoiqu'il ne manque pas de faire toujours du bien en se rendant utile à lui-même et aux autres.

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1. L'ouvrage ayant été commencé le 2 juin, on était donc alors dans la seconde moitié d'octobre; il fut terminé le 29 no­vembre suivant.

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P921  CHAPITRE QUAT RI È M E

 

Vous avez entendu dire souvent que Dieu épouse les âmes d'une manière spirituelle. Bénie soit sa miséricorde qui l'incline à s'humilier de la sorte ! Cette comparaison est grossière sans doute; mais je n'en trouve pas d'autre qui puisse mieux vous faire com­prendre ce que je veux dire que le Sacrement de mariage. L'alliance dont je parle en est, en effet, bien différente et bien éloignée : elle ne présente jamais rien qui ne soit spirituel, les joies et les goûts que le Sei­gneur y accorde sont à mille lieues des satisfactions de ceux qui sont unis ici-bas. Tout est amour réciproque, et les opérations de cet amour sont très pures, très délicates et très suaves; on ne saurait même les exprimer, mais Notre-Seigneur sait très bien les faire  sentir.

  Il me semble que l'union n'arrive pas encore jus­qu'aux fiançailles spirituelles. Lorsque deux personnes doivent se marier, elles examinent si elles se con­viennent, si elles se désirent; elles en viennent à une entrevue pour qu'elles soient plus satisfaites l’une de l'autre. Or il en est de même ici. Nous supposons que le projet est déjà fait ; l'âme sait très bien quel honneur lui est réservé; elle est résolue à accomplir la volonté de son Époux en tout et de toutes les manières qu'elle croira être agréable à Sa Majesté. De son côté, l'Epoux divin, qui voit parfaitement la sincérité de ses dispo­sitions, est content d'elle : voilà pourquoi dans sa miséricorde il veut le lui faire comprendre davantage, en venir, comme on dit, à une entrevue avec elle et se l'unir. Nous pouvons dire qu'il en est vraiment ainsi et que l'entrevue est de très courte durée. L'âme ici n'a qu'une chose à faire, celle de voir par un moyen mystérieux quel est cet Époux à qui elle doit s'unir. En quelques instants elle a l'intelligence de ce que les sens et les puissances n'auraient nullement pu lui faire comprendre après un millier d'années. Mais l'Époux,

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P922                      CINQUIÈMES      DEMEURES

 

étant si parfait, a voulu qu'elle fût rendue par cette seule vue plus digne de lui donner sa main, comme on dit. Elle est devenue alors tellement embrasée d'amour qu'elle ne néglige rien de ce qui est en elle, pour qu'il n'y ait aucun obstacle à ces divines fian­çailles. Mais si elle se néglige et porte son affection à quelque chose en dehors de son Époux, elle perd tout ; et sa perte est d'autant plus lamentable que les grâces qu'elle recevait de lui étaient plus précieuses et par conséquent beaucoup plus grandes qu'on ne saurait l'exprimer.

  Aussi, âmes chrétiennes, que le Seigneur a élevées à cet état, je vous en conjure par amour pour lui, ne vous négligez point; éloignez-vous des occasions dangereuses, car même en cet état l'âme n'est pas tellement forte qu'elle puisse s'exposer aux dangers, comme elle le pourra après les fiançailles dont nous parlerons dans la Demeure suivante. Elle n'a eu qu'une seule entrevue avec l'Époux; aussi le démon ne négligera aucun effort pour la combattre et la détour­ner de ces fiançailles. Lorsque dans la suite il la voit complètement soumise à l'Époux, il n'a plus autant d'audace vis-à-vis d'elle, car il la redoute; d'ailleurs l'expérience lui montre que, si parfois il ose alors l'attaquer, il n'en retire que plus de confusion, et l'âme plus de profit.

  Je vous l'assure, mes filles, j'ai connu des âmes très élevées qui étaient arrivées à cet état. Or le démon à force de ruses et de pièges les a fait tomber; tout l'enfer se ligue pour les séduire; et, comme je l'ai dit souvent, si le démon perd une seule de ces âmes, il en perd en même temps une foule d'autres, comme l'expérience le lui a prouvé. Considérez cette multitude d'âmes que Dieu a attirées à son service par le moyen d'une seule, et vous lui rendrez une infinité d'actions de grâces. Voyez les milliers de conversions opérées

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P923      chapitre    quatrième

 

par les martyrs ou par une vierge comme sainte Ursule ! Qui pourra dire combien d'âmes ont été retirées des mains du démon par saint Dominique, par saint Fran­çois et d'autres fondateurs d'Ordres, ou sont encore maintenant soustraites à son empire par le Père Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus? Tous, comme nous le lisons dans leurs vies, ont reçu évidem­ment de Dieu des faveurs semblables à celles des autres âmes dont j'ai parlé. Mais comment ont-ils exercé tant d'influence? C'est qu'ils ont mis tous leurs soins à ne point rompre par leur faute de si divines fiançailles. 0 mes filles, le Seigneur est tout aussi disposé à nous accorder aujourd'hui ces mêmes faveurs qu'il l'était alors ; il a en quelque sorte plus besoin d'âmes qui veuil­lent la recevoir, vu que le nombre de ceux qui recherchent sa gloire est plus restreint. Mais, hélas! nous nous aimons beaucoup nous-mêmes; et nous usons d'une trop grande prudence pour ne point perdre de notre droit. Oh ! que cette illusion est funeste ! Dieu veuille, dans sa miséricorde, nous donner sa lumière, pour que nous ne tombions pas dans de sem­blables ténèbres!

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon