extrait 28

  Telle est l'union que j'ai désirée toute ma vie et que je ne cesse de demander à Notre-Seigneur; c'est, en outre, celle qui est la plus facile à reconnaître et la plus sûre. Mais, hélas ! qu'ils sont peu nombreux ceux qui doivent y arriver! Dès que l’on se garde d'offenser Dieu et que l’on entre en religion, on s'imagine qu'il ne reste plus rien à faire. Oh ! que de vers restent encore! Semblables à celui qui rongea le lierre sous lequel était Jonas, ils ne se découvrent qu'une fois qu'ils ont rongé nos vertus par un certain amour-propre, une certaine estime personnelle, des jugements défavo­rables au prochain, bien que ce soit en choses minimes, et des manquements à la charité vis-à-vis des autres, parce que nous ne les aimons pas comme nous-mêmes.

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Car si nous arrivons en nous traînant à accomplir l'obligation où nous sommes de ne point pécher, nous sommes loin encore d'être dans la disposition néces­saire pour être unies complètement à la volonté de Dieu.

  Or, mes filles, quelle est, d'après vous, sa volonté? C'est que nous soyons absolument parfaites, pour n'être plus qu'une même chose avec Lui et avec son Père1, comme il l'en a prié. Considérez donc tout ce qui vous manque pour en arriver là. Je vous l'assure, je suis profondément affligée, en traçant ces lignes, de m'en voir si éloignée, et cela absolument par ma faute. Il n'est pas nécessaire que Dieu nous accorde de grandes délices pour nous élever à cet état ; il suffit qu'il nous ait donné son Fils pour nous montrer le chemin. Ne vous imaginez pas toutefois y être parvenues si votre conformité à la volonté de Dieu est telle que vous n'éprouviez aucune douleur à la mort d'un père ou d'un frère, ou que vous vous réjouissiez au milieu des épreuves et des maladies. Cette disposition est bonne, mais elle provient parfois de la prudence qui, ne pou­vant rien contre ces maux, fait de nécessité vertu. Combien d'actions de cette sorte ou d'autres semblables n'ont pas été accomplies par les philosophes qui sui­vaient les lumières de leur science ! Dans le cas présent, Dieu ne demande de nous que deux choses : que nous l'aimions, et que nous aimions notre prochain, voilà quel doit être le but de nos efforts. Si nous nous y conformons d'une manière parfaite, nous accomplissons sa volonté, et nous lui sommes unis. Mais, je le répète, que nous sommes loin de remplir ce double précepte comme nous le devrions au service d'un Dieu si grand ! Plaise à Sa Majesté de nous donner sa grâce, afin

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I. Réminiscence de l'Evangile selon S. Jean : Ut sint unum sicut et nos unum sumus, XVII, 11.

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que nous méritions de parvenir à cette perfection, car cela est en notre pouvoir, si nous le voulons.

  La marque la plus sûre, à mon avis, pour savoir si nous avons ce double amour, consiste à aimer véri­tablement le prochain; car nous ne pouvons avoir la certitude que nous aimons Dieu, bien que nous en ayons des indices très sérieux; mais nous pouvons savoir sûrement si nous aimons le prochain. Soyez certaines que plus vous découvrirez en vous de progrès dans l'amour du prochain, plus vous serez avancées dans l'amour de Dieu. L'amour que Dieu nous porte est tellement profond qu'en retour de celui que nous avons pour le prochain il perfectionne de mille manières celui que nous lui portons à lui-même ; je ne puis avoir aucun doute sur ce point. Voilà pourquoi il est très important de bien considérer comment nous aimons le prochain; dès lors que cet amour est parfait, on a réalisé tout ce qu'il fallait. Car, à mon avis, notre nature est tellement dépravée, que si notre amour pour le prochain ne prenait ses racines dans l'amour même de Dieu, il ne pourrait s'élever à la perfection.

  Puisque c'est là, mes Sœurs, une chose d'une telle importance, appliquons-nous bien à voir peu à peu jusque dans les moindres détails à quel point nous en sommes. Ne faisons aucun cas de certaines pensées élevées qui nous arrivent en foule à l'heure de l'oraison, quand nous nous imaginons ce que nous ferions ou pourrions entreprendre pour le prochain et pour le salut d'une seule âme; car si ensuite les œuvres n'y répondent pas, il n'y a nul motif pour croire à l'effica­cité de ces résolutions. Il faut en dire autant de l'humi­lité et de toutes les vertus. Les artifices du démon sont des plus perfides; il remuera tout l'enfer pour nous persuader que nous avons une vertu, quand nous ne l'avons pas; et il a raison. Car une telle illusion est très nuisible à l'âme et il n'y a jamais de ces fausses vertus

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sans quelque vaine gloire ; elles portent la marque de leur origine, tandis que les vertus qui viennent de Dieu sont exemptes de vaine gloire et d'orgueil.

  Je me prends à rire parfois de certaines âmes; quand elles sont en oraison, elles se croient prêtes à être humiliées et méprisées publiquement pour l'amour de Dieu; et ensuite elles cacheront, si elles le peuvent, une légère faute qu'elles ont commise. Mais si on les accuse faussement, les voilà hors d'elles-mêmes. Que celui qui ne supporte pas cette épreuve veille bien à ne faire aucun cas de ces résolutions qu'il croit avoir prises dans la solitude; car, en réalité, il n'a pas eu cette volonté ferme qui est une tout autre chose, mais quelque illusion provenant de l'imagination. C'est elle que le démon trompe et séduit; et il peut en particulier égarer beaucoup de femmes et de personnes ignorantes, parce qu'elles ne comprennent pas la dif­férence qu'il y a entre les puissances et l'imagination, et beaucoup d'autres choses qui se trouvent dans notre intérieur. 0 mes Sœurs, comme on voit clairement celles d'entre vous qui possèdent en vérité l'amour du prochain, et celles qui ne le possèdent pas avec cette perfection ! Si vous compreniez bien l'importance de cette vertu, vous n'auriez pas d'autre préoccupation que celle de la pratiquer.

   Quand je vois des personnes tellement appliquées à examiner leur oraison et tellement encapuchonnées lorsqu'elles s'y livrent, qu'elles semblent ne pas oser bouger pour ne pas en détourner la pensée, dans la crainte de perdre tant soit peu les goûts et la consola­tion qu'elles y trouvent, et quand je les vois s'imaginer que toute la perfection consiste en cela, je me dis qu'elles comprennent bien peu ce que doit être le chemin qui mène à l'union. Non, mes Sœurs, non ; ce n'est pas là le chemin. Ce sont des œuvres que le Seigneur demande de nous. Si, par exemple, vous voyez une malade à qui

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Vous puissiez procurer du soulagement, n'ayez aucune peine de laisser là vos dévotions pour l'assister et lui montrer de la compassion; si elle souffre, partagez sa douleur; s'il vous faut jeûner pour qu'elle ait la nourriture nécessaire, faites-le, non pas tant par amour pour elle que par amour pour Dieu, qui le veut, comme vous le savez. Telle est la véritable union à sa volonté. Si vous voyez que l’on prodigue des louanges à une personne, réjouissez-vous-en beaucoup plus que si on vous louait vous-mêmes. A la vérité, cette pratique est facile quand l'âme est humble ; elle serait alors plutôt désolée de s'entendre louer; mais c'est une grande chose de se réjouir lorsque l’on publie les vertus des Sœurs; comme aussi quand nous découvrons des fautes en quelqu'une d'entre elles, de nous affliger comme si ces fautes, nous étaient personnelles, et de chercher à les couvrir.

  J'ai parlé longuement ailleurs1 de ce point de la charité, parce que je vois, mes Sœurs, que si nous venons à y manquer, tout est perdu. Plaise à Dieu que ce malheur n'arrive jamais ! Si vous avez la charité, vous ne manquerez pas, je vous l'assure, d'obtenir de Sa Majesté l'union dont j'ai parié. Mais si vous voyez que vous y manquez, auriez-vous cette dévotion et ces délices qui vous feraient supposer que vous êtes arri­vées à l'union, auriez-vous même quelque petite sus­pension des puissances dans l'oraison de quiétude, comme quelques-unes qui alors s'imaginent aussitôt que tout est fait, croyez-moi, vous n'êtes pas arrivées à l'union. Conjurez Notre-Seigneur de vous donner l'amour parfait du prochain, et laissez faire Sa Majesté. Le Seigneur vous donnera beaucoup plus que vous ne sauriez désirer. Vous devez néanmoins vous efforcer

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I. Chemin de la Perfection, ch. VII.

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dans toute la mesure du possible à acquérir cet amour ; vous devez, en outre, obliger votre volonté à faire en tout la volonté de vos Sœurs, devriez-vous pour cela perdre de votre droit ; vous oublierez votre propre inté­rêt pour rechercher le leur, malgré toutes les répu­gnances de votre nature; quand l'occasion s'en pré­sentera, vous ne manquerez pas de prendre pour vous la fatigue pour la leur épargner. Ne vous imaginez donc pas qu'il ne doive pas vous en coûter quelque chose, et que vous deviez trouver le travail de votre perfection tout fait. Considérez ce qu'a coûté à notre Époux son amour pour nous : c'est pour nous délivrer de la mort qu'il a accepté une mort aussi douloureuse que celle de la Croix.


 

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