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CHAPITRE III
Revenons à notre petite colombe1, c'est-à-dire à l'âme, et considérons quelques-unes des faveurs que Dieu lui accorde en cet état. Je suppose toujours qu'elle doit travailler à se perfectionner dans le service de Notre-Seigneur et la connaissance d'elle-même. Si, en effet, elle se contente de recevoir la faveur de l'union, et que, la considérant comme assurée pour l'avenir, elle vient à se négliger et à se fourvoyer dans le chemin du ciel, c'est-à-dire dans l'accomplissement de la loi divine, elle subira le sort réservé au papillon qui naît du ver à soie et qui, après avoir laissé une semence d'où naîtront d'autres papillons, demeure lui-même mort pour jamais. J'ai dit qu'il laisse une semence. Ainsi en est-il de l'âme. Je suis persuadée, en effet, que Dieu ne veut pas qu'une faveur aussi haute que celle de l'union soit donnée en vain, et que, si elle ne sert à l'âme qui en est l'objet, d'autres au moins puissent en profiter. Durant le temps qu'elle persévère dans le bien et possède les désirs et les vertus dont j'ai parlé, elle est
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I. La Sainte a parlé d'un papillon, et non d'une colombe.
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toujours utile aux autres et leur communique le feu divin qui la consume; mais alors même qu'elle ait déjà perdu ces biens, il lui arrive de conserver encore le désir d'être utile au prochain; elle est également heureuse de faire connaître les grâces que Dieu prodigue à ceux qui l'aiment et qui le servent. J'ai connu une personne de cette sorte; bien que très infidèle dans le service de Dieu, elle était cependant très contente d'être utile aux autres en les faisant profiter des grâces qu'elle avait reçues et en montrant le chemin de l'oraison à ceux qui ne le connaissaient pas. De la sorte elle fit beaucoup de bien, oui, beaucoup1. Depuis lors, le Seigneur lui a donné de nouveau sa lumière. A la vérité, elle n'avait pas encore connu les admirables effets de l'oraison d'union dont j'ai parlé. Mais combien ne doit-il pas y en avoir qui reçoivent des communications de Notre-Seigneur, qui sont appelés à l'apostolat comme Judas, ou à la royauté comme Saül, et qui ensuite se perdent par leur faute ? Cela nous montre, mes Sœurs, que, si nous voulons nous préserver d'un tel malheur et gagner toujours de nouveaux mérites, le moyen sûr est de se tenir dans l'obéissance et de ne point s'écarter de la loi de Dieu. Cette réflexion s'adresse non seulement à ceux qui reçoivent ces hautes faveurs, mais encore à tout le monde.
Malgré ce que j'ai déjà dit de cette Demeure, elle reste encore, ce me semble, quelque peu obscure. Aussi, comme il y a tant de profit à y entrer, il sera bon de montrer que ceux que le Seigneur n'enrichit pas de grâces d'un ordre si surnaturel ne doivent pas perdre tout espoir d'y arriver. Car la véritable union peut très bien s'obtenir, avec l'aide de Notre-Seigneur, quand nous nous efforçons dans ce but de n'avoir plus
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I. Cf. Vie de la Sainte, ch. VII, où elle raconte qu'elle aimait à parler des avantages de l'oraison.
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de volonté propre et de nous attacher à tout ce qui est exigé par la volonté de Dieu.
Oh ! combien n'y en a-t-il pas qui disent et s'imaginent qu'ils ne veulent autre chose que cette volonté, et sont prêts à sacrifier leur vie pour elle, comme je crois, ce me semble, l'avoir déjà dit. Or, je vous l'assure et je ne cesserai de le répéter, si vous êtes dans ces dispositions, vous avez obtenu de Notre-Seigneur la grâce de l'union; ne vous préoccupez plus de cette autre faveur pleine de délices dont j'ai parlé; car ce qu'il y a de plus précieux dans celle-ci, c'est qu'elle procède de celle dont je traite en ce moment; on ne peut, d'ailleurs, obtenir ces faveurs pleines de délices s'il n'y a pas une véritable union, c'est-à-dire si notre volonté n'est pas complètement soumise à celle de Dieu. Oh! que c'est bien là l'union qu'il faut désirer! Heureuse l'âme qui y est parvenue! Elle goûtera la paix en cette vie et en l'autre! Car, à moins qu'elle ne se trouve dans quelque danger de perdre Dieu, ou qu'elle ne voie qu'il est offensé, aucun des événements de ce monde ne saurait la troubler, ni la maladie, ni la pauvreté, ni la mort même, excepté celle des personnes qui sont nécessaires à la défense de l'Église. Cette âme, en effet, comprend clairement que Dieu sait mieux ce qu'il fait, qu'elle-même ne sait ce qu'elle désire.
Remarquez-le bien, il faut distinguer entre peines et peines. Il y en a qui, comme les joies, proviennent immédiatement de la nature; il y en a d'autres qui proviennent d'une charité pleine de compassion pour le prochain, comme celle qu'éprouva Notre-Seigneur quand il ressuscita Lazare. Les peines de cette sorte n'empêchent pas l'âme d'être unie à la volonté de Dieu; elles ne lui causent ni trouble, ni agitation de longue durée. Elles passent vite. Comme je l'ai dit des goûts que l'on éprouve dans l'oraison, elles n'arri-
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vent pas, ce semble, jusqu'au fond de l'âme; elles n'affectent que les sens et les puissances. Elles se manifestent dans les Demeures précédentes, mais elles n'entrent pas dans la dernière dont nous nous occuperons; mais pour cela faut-il qu'il y ait ce que nous avons exposé au sujet de la suspension des puissances? Non. Dieu, qui est tout-puissant, a beaucoup de moyens pour enrichir les âmes et les introduire dans ces Demeures, sans les faire passer par le chemin raccourci dont il a été question. Toutefois, mes filles, sachez bien que ce ver mystique doit mourir et qu'il nous en coûtera alors beaucoup plus. Dans l'autre union, l'âme éprouve tant de joie de la vie nouvelle à laquelle elle est passée, qu'elle se trouve puissamment aidée pour faire mourir ce ver. Mais dans celle-ci il faut que l’âme, tout en vivant de sa vie ordinaire, lui donne elle-même la mort. Je vous avoue que le travail sera beaucoup plus pénible, mais par ailleurs le prix en sera plus élevé et la récompense plus haute, si nous triomphons. Il est impossible pour nous de douter de la victoire, si notre volonté est véritablement unie à celle de Dieu.