extrait 26

  0 puissance de Dieu! il n'y a que peu d'années, et peut-être que peu de jours, cette âme ne songeait qu'à elle-même. Qui donc lui a donné une sollicitude si pleine d'angoisses? car voudrions-nous durant plu­sieurs années considérer un sujet si digne de compassion que nous ne pourrions pas ressentir le chagrin qui l'opprime. Mais, quoi donc ! me dira-t-on, si je m'exerce durant de longs jours et des années à considérer la gravité du mal qu'il y a à offenser Dieu ; si je songe que ceux qui se damnent sont ses enfants et mes frères, si je médite sur les dangers au milieu desquels nous vivons, et sur le bonheur qu'il y aurait pour nous à quitter cette misérable vie, est-ce que je ne pourrais

================================

P908              CINQUIÈMES       DEMEURES

 

pas me procurer de pareils sentiments? Non, mes filles, non ! La peine qu'éprouve l'âme, après avoir été élevée à l'oraison d'union, est toute différente de celle que nous nous procurons par ces considérations. Cette dernière, nous pourrions bien l'avoir, avec l'aide de Dieu et de longues méditations; mais elle n'arrive pas jusqu'au fond des entrailles; celle-là, au contraire, semble hacher l'âme et la moudre, sans qu'elle le recherche, et même parfois sans qu'elle le désire.

  Mais qu'est-ce donc que cette souffrance? d'où vient-elle ? Je vais vous le dire. N'avez-vous pas entendu ce que je vous ai dit déjà plus haut de l'Épouse des Cantiques en parlant d'un autre sujet? Dieu l'a placée dans le cellier du vin et il a réglé en elle la charité. Voilà l'explication des souffrances de l'âme. Elle a fait l'abandon complet d'elle-même entre les mains de Dieu, et l'amour qu'elle lui porte la rend tellement soumi­se qu'elle ne sait et ne veut rien, si ce n'est qu'il dispose d'elle à son gré. Une telle faveur, à mon avis, il ne l'accordera jamais qu'à l'âme qu'il regarde déjà comme sienne. Il veut que, sans qu'elle sache comment, elle sorte de l'oraison d'union marquée de son sceau; car, en vérité, l'âme en cet état est absolument comme une cire sur laquelle on imprime le sceau; ce n'est pas la cire qui se l'imprime elle-même; elle est seulement disposée à le recevoir; elle est molle, et encore ce n'est pas elle qui s'amollit de la sorte ; elle est dans le repos et reçoit l'impression sans résistance. 0 bonté de Dieu ! Tout doit se faire à vos frais ! Vous ne demandez qu'une chose, c'est-à-dire que notre volonté consente et que notre âme, représentée par la cire, ne vous oppose pas le plus petit obstacle.

  Voyez maintenant, mes Sœurs, ce que notre Dieu accomplit alors pour cette âme afin qu'elle se recon­naisse comme étant désormais sa propriété. Il lui donne de ses biens, et cela même que son divin Fils a eu sur

=================================

P909                CHAPITRE      DEUXIÈME

 

cette terre. Il ne saurait lui accorder une plus haute faveur. Or qui plus que son divin Fils a désiré sortir de cette vie? C'est ce que le divin Sauveur disait à la Cène : J'ai désiré ardemment! Mais comment, ô Sei­gneur, est-ce que vous n'avez pas redouté cette mort si douloureuse, si pénible, si effrayante que vous deviez endurer? Non, répond-il, parce que l'amour immense que j'éprouve pour les âmes et le désir que j'ai de leur salut surpassent incomparablement toutes ces souf­frances. Les angoisses que j'ai endurées et que j'endure depuis mon entrée en ce monde par suite de ce zèle sont telles que les autres ne sont rien en comparaison.

   Aussi j'ai réfléchi bien souvent à ces paroles. Je sais le tourment qu'a enduré et endure une âme que je connais 1 à la vue des offenses faites à Notre-Seigneur ; il est tellement cruel qu'elle préférerait de beaucoup la mort à ce tourment; or, quand une âme dont la charité est si faible et même, nous pouvons bien le dire, presque rien comparée à celle du Christ, éprou­vait un supplice si insupportable, je me demande ce que devait être le martyre de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que ne devaient pas être les douleurs de sa vie ? car toutes les choses étaient présentes à son regard et il voyait sans cesse les offenses énormes qui se commettaient contre son Père. Il n'y a aucun doute pour moi : elles durent être beaucoup plus vives que les souffrances de sa très sainte Passion. Alors du moins, il se trouvait à la fin de ses travaux ; de plus, il était content de voir que sa mort allait remédier à nos maux; il montrait enfin l'amour qu'il portait à son divin Père en acceptant tant de souffrances pour sa gloire. Toutes ces considérations devaient modérer l'excès de ses tourments; c'est ce qui arrive ici-bas

---------------------

I. La Sainte parle d'elle-même.

          ===============================

P910              CINQUIEMES   DEMEURES

 

à ceux qui par suite de la violence de leur amour, ne ressentent presque pas les plus austères pénitences auxquelles ils se livrent, et voudraient en faire beau­coup plus, tant elles leur semblent légères. Qui pourra dire ce qui se passait en Sa Majesté, quand Elle put, au milieu de si terribles tortures, montrer à son Père avec quelle souveraine perfection Elle accomplissait sa volonté et aimait le prochain? Oh! quelle joie ineffable il y a à souffrir en faisant la volonté de Dieu ! Mais la vue de tant d'offenses faites si constamment à Sa Majesté et de tant d'âmes sur le chemin de l'enfer devait être, à mon avis, un tourment si terrible pour le Sauveur que, s'il n'avait pas été plus qu'un homme, un seul jour d'un pareil tourment aurait suffi pour lui arracher mille vies, à plus forte raison l'unique vie qu'il avait.


 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon