extrait 25

Considérons maintenant ce que devient ce ver mys­tique ; car c'est pour en arriver là que j'ai dit tout ce qui précède. Lorsqu'il est élevé à cette oraison d'union, il est bien mort au monde et il se transforme en un petit papillon blanc. 0 puissance de Dieu ! qui pourra exprimer l'état de l'âme après cette union durant laquelle elle a été abîmée dans la grandeur de Dieu et si étroitement unie à lui pendant quelques instants? Je dis: quelques instants, car ce temps, à mon avis, n'arrive jamais à une demi-heure. Je vous le dis en toute vérité, cette âme ne se reconnaît plus. Il y a la même différence entre son état passé et son état actuel qu'entre ce ver à soie difforme et le petit papillon blan. Elle ne sait comment elle a pu mériter un bien d'un si haut prix, je veux dire : elle ne sait d'où il a pu lui venir; ce qu'elle sait très bien, c'est qu'elle ne l'a point  mérité.

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  Son désir de glorifier le Seigneur est de telle sorte qu'elle voudrait se consumer et endurer mille fois la mort par amour pour lui. Et alors elle appelle de tous ses vœux les plus rudes travaux, sans qu'elle puisse faire autre chose. Son souhait le plus ardent est de se livrer à la pénitence, de rechercher la solitude. Elle voudrait que Dieu fût connu de tous les hommes. De là lui vient une peine extrême à la vue des offenses commises contre Sa Majesté. Je parlerai plus en détail de ces effets de l'oraison d'union dans la prochaine Demeure, parce que ce qui s'y passe est presque la même chose que dans celle-ci; mais la puissance de ces effets est toute différente dans l'une et dans l'autre; et, je le répète, si l'âme, une fois élevée à cette oraison, s'efforce d'aller plus avant, elle verra de grandes choses.

  Mais que ne pouvez-vous voir l'inquiétude de notre mystique papillon, bien qu'il n'ait jamais encore goûté autant de paix et de calme! C'est là vraiment un spectacle bien capable de nous porter à louer Dieu; car il ne sait où se poser ni où se fixer. Après avoir goûté un si profond repos en Dieu, il ne trouve rien sur la terre qui puisse le contenter, surtout quand le Seigneur lui a donné souvent à boire du vin de ses délices où il trouve presque chaque fois de nouveaux profits. Désormais, il ne compte pour rien les œuvres qu'il a accomplies, quand il n'était qu'un simple ver et formait peu à peu le tissu de sa coque. Les ailes lui ont poussé; comment se contenterait-il de marcher à pas lents lorsqu'il peut voler? Il regarde comme peu de chose tout ce qu'il peut faire pour Dieu, tant ses désirs de le glorifier sont intenses. Il ne s'étonne plus de tout ce qu'ont enduré les Saints. Il comprend, en effet, par sa propre expérience comment le Seigneur aide et transforme l'âme. Cette âme ne semble plus la même; sa physionomie est tout autre. De faible qu'elle était pour se livrer aux austérités, elle est

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devenue forte pour les accomplir. Son attachement aux parents, aux amis, aux biens de ce monde, ne pouvait être vaincu ni par ses efforts, ni par ses réso­lutions, ni par sa volonté; elle se sentait toujours plus enchaînée ; maintenant elle est tellement libre que c'est même une peine pour elle d'être obligée d'accomplir ce qu'elle doit pour ne point offenser Dieu. Tout la fatigue, parce qu'elle sait que le véritable repos ne saurait lui venir des créatures.

  Il semble que je m'étends beaucoup sur ce point. Mais je pourrais en dire bien plus encore; une âme qui aura reçu de Dieu cette faveur de l'union trouvera même que j'en dis peu.

  Il ne faut pas s'étonner si ce petit papillon cherche de nouveau où il pourra se poser, car il se trouve tout dépaysé au milieu des choses de ce monde. Mais où ira-t-il ce pauvre petit papillon? Retourner au lieu d'où il est sorti, il ne le peut. Car, je le répète, l'âme ne saurait arriver par elle-même à cette faveur; tous ses efforts sont inutiles, tant qu'il ne plaît pas à Dieu de la lui accorder de nouveau. 0 Seigneur, quelles épreuves nouvelles commencent pour elle ! et qui l'eût jamais dit, après une grâce si élevée? Enfin, enfin d'une manière ou de l'autre, il faut porter la croix, tant que nous sommes sur cette terre.

  Si quelqu'un affirmait, que depuis qu'il est parvenu à cet état, il se trouve toujours dans le repos et dans les délices, je dirais, au contraire, qu'il n'y est jamais parvenu. S'il est arrivé à la demeure précédente, il aura peut-être eu quelque goût provoqué en partie soit par la faiblesse naturelle, soit encore par le démon qui lui donne la paix pour lui livrer ensuite une guerre beaucoup plus terrible. Je ne veux pas dire que ceux qui sont élevés à cet état ne goûtent pas la paix; ils la possèdent, et elle est très profonde en eux; car leurs épreuves sont d'un si haut prix et d'une source si

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excellente, que, si vives qu'elles soient, elles produi­sent la paix et le contentement. Le dégoût que leur donnent les choses du monde engendre en eux un désir d'en sortir tellement pénible que si quelque chose peut le calmer, c'est la pensée que Dieu les veut encore sur cette terre. Et encore cela ne suffit pas; l'âme, en effet, malgré tous les progrès dont nous avons parlé, n'a pas encore cette soumission parfaite à la volonté de Dieu, qu'elle aura plus tard; sans doute, elle ne laisse pas de s'y conformer; mais elle en éprouve une peine très vive qu'elle ne peut comprimer parce qu'elle n'a pas reçu une grâce plus forte et elle se répand en larmes abondantes. Telle est sa peine chaque fois qu'elle se met en oraison. Peut-être ce chagrin pro­vient-il en partie de la douleur qui lui est causée quand elle voit combien Dieu est offensé et peu honoré en ce monde, comme aussi combien sont nombreux les hérétiques et les Maures qui se damnent. Mais ce qui l'afflige le plus, c'est la perte des chrétiens. Sans doute, elle sait que la miséricorde de Dieu est sans borne et que ces infortunés peuvent, malgré tous les désordres de leur vie, se convertir et faire leur salut, mais elle craint qu'ils ne se damnent en grand nombre.

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