extrait 23

  Je reviens au signe dont je veux parler, à celui qui est le vrai. Vous voyez cette âme que Dieu prive complètement d'intelligence par rapport à toutes les choses créées, pour mieux imprimer en elle la véritable sagesse; elle ne voit, ni n'entend, ni ne comprend rien durant le temps de cette oraison ; ce temps est court sans doute, mais il doit lui paraître encore beaucoup plus court qu'il ne l'est en fait. Dieu s'établit lui-même dans l'intime de cette âme, de telle sorte que, quand elle revient à elle-même, elle ne saurait avoir le moin­dre doute qu'elle n'ait été en Dieu et que Dieu n'ait été en elle. Cette vérité s'imprime si fortement en elle, et se passerait-il plusieurs années sans qu'elle reçût de nouveau une pareille grâce, qu'elle ne pourrait ni l'oublier ni la révoquer en doute. Elle reconnaît, en outre, cette vérité par les effets qu'elle en ressent et dont je parlerai plus tard, car c'est là un point très important.

   Mais, me direz-vous, comment l'âme a-t-elle vu, comment a-t-elle compris cette faveur, puisqu'elle ne voit ni ne comprend? Je ne dis pas qu'alors elle l'a vue. C'est ensuite qu'elle s'en rend parfaitement compte. Ce n'est point une vision proprement dite, c'est une certitude qu'elle possède et que Dieu seul peut donner. Je connais une personne qui, ne sachant pas encore que Dieu est en toutes choses par présence, par puissance et par essence, le crut fermement après une faveur de cette sorte. Elle demanda à l'un de ces demi-savants dont j'ai parlé comment Dieu est en nous. Or, il n'en savait pas plus que cette personne n'en savait elle-même avant que Dieu ne lui en eût donné l'intelligence; et il lui répondit que Dieu n'était en nous que par sa grâce. Mais comme elle était alors

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P899                    PREMIER CHAPITE

 

si persuadée de la vérité, elle ne le crut point. Elle interrogea ensuite de vrais savants1; mais ceux-ci lui dirent ce qui en était, et elle en fut très consolée.

  Ne vous imaginez pas faussement que cette certitude ait pour objet une forme corporelle, comme le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le très saint Sacrement, bien que nous ne le voyions pas lui-même; elle est toute différente ici; elle vient de la Divinité seule. Mais comment, me direz-vous, pouvons-nous avoir une telle certitude de ce que nous ne voyons pas? Pour moi, je l'ignore. C'est là une œuvre de Dieu, et je sais que je dis vrai. J'affirmerai même que, si quel­qu'un n'a pas cette certitude, son âme n'a pas été unie tout entière, mais seulement par quelqu'une de ses puissances; ou bien elle aura reçu quelqu'une de ces innombrables faveurs que Dieu se plait à accorder. Quand il s'agit de semblables questions, nous ne devons point chercher des raisons pour savoir comment les choses se passent; dès lors que notre entendement ne saurait les comprendre, pourquoi voudrions-nous nous y consumer en vain? Il nous suffit de comprendre que la puissance de Celui qui agit de la sorte est infinie.

  Dès lors que nous ne pouvons rien malgré tous nos efforts pour obtenir la faveur de l'union, et que c'est Dieu seul qui la réalise, ne nous imaginons pas que nous pourrons la comprendre.

  Au sujet de cette expression ; nous ne pouvons rien, Cantiques : Le Roi je me rappelle en ce moment cette parole que vous avez entendue et que l'Épouse dit dans les mla introduite dans ses celliers, ou m'a mise, je crois8. Elle ne dit pas qu'elle y est allée d'elle-même. Elle ajoute qu'elle cherchait son Bien-Aimé de toutes parts3.

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1.  Vie, ch. xviii, où elle raconte qu'elle en parla à un Père dominicain.

2,  Réminiscence du Cant.,   I,  3.

3.  Cant., XIII,  I, 2.

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P900          CINQUIÈMES       DEMEURES

 

  Or cette union, d'après moi, est le cellier où le Seigneur la place, quand il veut, et comme il veut, et où nous ne saurions pénétrer de nous-mêmes, malgré toute notre industrie. C'est à Sa Majesté de nous introduire et de nous placer dans le centre de notre âme. Afin de mieux nous manifester ses merveilles, le Seigneur ne veut pas que nous y apportions d'autre coopération que celle de la volonté qui s'est soumise entièrement à lui, ni qu'on lui ouvre la porte des puissances et des sens qui sont tous endormis. Il entre dans le centre de notre âme, sans passer par aucune de ses portes, comme il entra chez ses disciples, quand il leur dit : La faix soit avec vous1, ou qu'il sortit du sépulcre, sans lever la pierre qui le fermait. Vous verrez plus loin, dans la dernière Demeure, comment Sa Majesté veut que l'âme goûte sa présence dans le centre d'elle-même beaucoup mieux qu'ici. 0 mes filles, quelles vues pro­fondes nous aurons, si nous ne voulons considérer que notre bassesse et notre misère et comprendre que nous sommes indignes d'être les servantes d'un Maître si grand dont les merveilles surpassent la portée de notre entendement! Qu'il soit loué à jamais ! Ainsi soit-il !

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S. Jean, XX, 19.

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