0 secrets de Dieu ! Je ne me lasserais jamais de chercher à vous les faire comprendre, mes filles, si je pensais y réussir quelque peu. Aussi dirai-je peut-être mille folies avant d'arriver à vous exposer une seule fois ce qu'il faut pour que nous célébrions ensemble de toutes nos forces les louanges du Seigneur.
J'ai dit que ce n'était pas un sommeil, parce que, dans la Demeure dont j'ai parlé, l'âme, tant qu'elle n'a pas une longue expérience, se demande avec anxiété ce qui a eu lieu. Était-elle dans l'illusion? Était-elle endormie? Est-ce une faveur de Dieu, ou bien n'est-ce pas le démon qui s'est transformé en ange de lumière? Mille doutes l'envahissent, et il est bon qu'elle les ait, car, je le répète, notre nature elle-même peut nous tromper alors quelquefois. Sans doute, il est plus difficile aux bêtes venimeuses d'entrer dans la quatrième Demeure que dans les précédentes; bien que les petits lézards, étant plus effilés, se glissent partout; ils ne font pas de mal, surtout si on les méprise, comme je l'ai dit, mais ce sont de petites pensées qui procèdent de l'imagination ou des causes que j'ai signalées, et qui ne laissent pas d'être souvent importunes. Dans cette cinquième Demeure, au contraire, les lézards, si effilés qu'ils soient, ne peuvent pénétrer, parce que ni l'imagination, ni la mémoire, ni l'entendement, ne sauraient empêcher l'âme de goûter la faveur dont elle jouit.
J'oserais affirmer que si c'est vraiment une union avec Dieu, le démon ne peut entrer dans cette partie du château, ni nous porter le moindre tort. Sa Majesté, en effet, est unie d'une manière si étroite à l'essence de l'âme qu'il n'ose pas s'approcher, et qu'il ne doit
=================================
P896 CINQUIÈMES DEMEURES
même pas connaître ce secret. Cela d'ailleurs est bien clair, car s'il ne connaît pas, dit-on, nos pensées, il connaîtra moins encore un secret si profond que Dieu ne confie même pas à notre entendement. Oh ! quelle faveur! Oh! quel heureux état, puisque ce maudit ne peut nous y faire aucun mal. Aussi l'âme retire-t-elle alors les plus précieux avantages, car c'est Dieu qui opère en elle, sans que personne ni elle-même puissent troubler son action. Que ne donnera-t-il pas, Lui qui est si désireux de donner et qui peut donner tout ce qu'il veut !
Vous êtes troublées, ce me semble, parce que j'ai dit : si c'est une véritable union avec Dieu, et vous me demandez s'il n'existe pas d'autres unions. Eh certes oui, il y en a d'autres ! ne serait-ce que l'union à des choses vaines, que l'on aime beaucoup et à l'aide desquelles le démon peut, lui aussi, transporter l'âme! Mais cette union est d'une autre sorte que celle de Dieu; elle n'apporte ni délices, ni satisfaction, ni paix, ni joie. Quant à l'union avec Dieu, elle est au-dessus de toutes les joies de la terre, de toutes les délices, de tous les contentements, et les surpasse de beaucoup. La source de ces contentements n'a rien à voir avec ceux de la terre, et le sentiment qu'ils produisent en est complètement différent, comme vous le saurez par expérience. J'ai dit quelque part1 que ces derniers ressemblent à ceux qui sont éprouvés par notre corps grossier, tandis que les contentements spirituels pénètrent jusqu'au plus intime de nous-mêmes; cette comparaison est exacte; je ne sais comment je pourrais mieux dire.
Mais, semble-t-il, vous n'êtes pas encore satisfaites, parce que vous vous imaginerez que vous pouvez vous tromper, et que ces choses intimes sont très difficiles
---------------------
Chemin de la perfection, ch. XXXI. 896
=================================
P897 CHAPITRE PREMIER
à discerner. J'avoue que pour ceux qui en ont l'expérience ce qui est dit suffit, parce qu'il y a une notable différence entre les joies de l'oraison d'union et celles de la terre. Mais je veux vous donner un signe clair à l'aide duquel vous ne pourrez ni vous tromper, ni douter que la faveur vient de Dieu. Sa Majesté me l'a rappelé aujourd'hui même à la mémoire, et ce signe-là, à mon avis, est certain.
Lorsque je parle de ces choses difficiles, et bien que je croie les comprendre et dire vrai, je me sers toujours de cette expression : il me semble; car je suis toute disposée, si je me trompe, à m'en rapporter au jugement des vrais savants. Bien qu'ils n'aient point éprouvé les faveurs de cet état, ils ont je ne sais quelle lumière, parce que Dieu les destine à éclairer son Église ; et lorsqu'il s'agit d'une vérité, ils sont assistés pour la reconnaître. Quand, loin d'être adonnés à la dissipation, ils sont de vrais serviteurs de Dieu, ils ne s'étonnent jamais des merveilles que le Seigneur opère; ils savent parfaitement que sa main peut en accomplir beaucoup d'autres et de plus étonnantes encore. S'ils en trouvent de moins connues, ils doivent, en considérant celles qui sont rapportées dans les livres, juger qu'on peut les accepter. Voilà ce que m'a prouvé une longue expérience. Je connais aussi ces demi-savants qui ont peur de tout, et qui m'ont tant coûté. Du moins, à mon avis, celui qui ne croit pas que Dieu peut accorder encore beaucoup d'autres grâces plus élevées, qu'il a voulu et veut parfois de nos jours en faire part à ses créatures, tient la porte de son âme bien fermée à de semblables faveurs. Pour vous, mes Sœurs, que cela ne vous arrive jamais; soyez assurées, au contraire, que Dieu est capable de réaliser encore beaucoup de merveilles plus hautes. N'allez pas examiner si ceux à qui il les accorde sont mauvais ou bons. Sa Majesté le sait, comme je vous l'ai dit; et ce n'est pas là notre
=============================================
P898 CINQUIÈMES DEMEURES
affaire; mais servons-la avec simplicité de cœur et humilité. Louons-la également de ses œuvres et de ses merveilles.