extrait 21

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CINQUIÈMES       DEMEURES

 

CHAPITRE I

 

   0 mes Sœurs, comment me sera-t-il possible de vous exposer les richesses, les trésors et les délices qui se trouvent dans ces cinquièmes Demeures? Il serait mieux, à mon avis, de ne rien vous dire de celles dont il me reste à traiter, puisque les paroles ne peuvent l'exprimer, ni l'entendement le comprendre, ni les comparaisons en fournir une idée; les choses d'ici-bas sont trop viles pour nous y aider. 0 mon Seigneur, envoyez-moi du ciel votre lumière afin que je puisse éclairer quelque peu ces religieuses : ce sont vos ser­vantes; vous avez daigné élever plusieurs d'entre elles à la jouissance presque ordinaire de ces délices, et je voudrais les prémunir contre les embûches du démon dans le cas où il viendrait à se transformer en ange de lumière; elles n'ont d'ailleurs d'autre désir que celui de vous plaire.

  J'ai dit que quelques-unes étaient élevées à cet état; néanmoins elles sont peu nombreuses, je crois, celles qui n'entrent pas dans cette Demeure dont je vais par­ler maintenant. Il y a sans doute du plus et du moins; voilà pourquoi j'ai dit que la plupart y entrent. Évi­demment certaines faveurs de cette Demeure dont je

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vais traiter ne sont, à mon avis, le partage que d'un petit nombre; mais, bien que les autres âmes n'ar­rivent seulement qu'à la porte de cette Demeure, c'est déjà une insigne miséricorde que Dieu leur fait; car si beaucoup sont appelés, il y a peu d'élus.

  Je vous dirai maintenant que nous toutes qui por­tons ce saint habit du Carmel, nous sommes appelées à l'oraison et à la contemplation. Telle a été, en effet, notre première institution. Nous descendons de cette race de saints religieux du Mont Carmel qui ne s'en­fonçaient dans une solitude si profonde et ne vouaient au monde un mépris si absolu que pour aller à la recherche de ce trésor, je veux dire de cette perle pré­cieuse dont nous parlons. Et cependant il y en a bien peu parmi nous qui arrivent aux dispositions requises pour que le Seigneur la leur découvre. A l'extérieur, je l'avoue, nous allons bien, et nous pratiquons ce qui est nécessaire pour l'exercice des vertus; mais pour arriver à l'état dont je parle, il faut travailler beaucoup, oui beaucoup et ne nous négliger en rien. Aussi, mes Sœurs, courage ! puisque nous pouvons d'une certaine manière jouir du ciel sur la terre. Demandons au Seigneur de nous accorder son secours, afin que nous ne soyons pas privées par notre faute de la faveur dont nous parlons. Prions-le de daigner nous montrer le chemin, et de mettre en notre âme la force de creuser jusqu'à ce que nous ayons trouvé ce trésor caché; car en vérité il est au-dedans de nous-mêmes. Voilà ce que je voudrais vous faire comprendre, si le Seigneur daigne m'en rendre capable.

  J'ai dit : Que Dieu donne des forces à notre âme, pour nous faire connaître que les forces du corps ne sont nullement nécessaires, s'il ne les accorde pas. Il ne met personne dans l'impossibilité d'acquérir ses richesses, et il est content dès lors qu'on donne ce que l'on a. Béni soit un Dieu si grand!

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  Mais considérez, mes filles, ce que vous avez à faire ici. Dieu ne veut pas que vous réserviez quoi que ce soit, peu ou beaucoup. Il réclame pour lui tout ce que vous avez; et, selon que votre don sera plus ou moins absolu, ses faveurs seront plus ou moins élevées; il n'y a pas de meilleure preuve que celle-là pour recon­naître si notre oraison est arrivée ou non jusqu'à l'u­nion.

  Ne vous imaginez pas que c'est un sommeil des puissances comme dans la Demeure précédente. Je dis sommeil, parce qu'il semble en effet que dans cette Demeure l'âme est comme endormie : elle ne dort pas complètement, et elle ne se sent pas, non plus, éveillée. Mais ici, toutes nos puissances sont endormies et même profondément endormies par rapport à toutes les choses du monde et à nous-mêmes. Et en vérité, l'âme est comme privée de sentiment durant le peu de temps que dure cette oraison d'union ; et le voudrait-elle, il lui serait impossible de penser à rien d'ici-bas. Aussi elle n'a pas besoin d'user d'artifice pour suspen­dre son entendement. Si elle aime, elle est dans un tel sommeil qu'elle ignore comment elle aime; elle ne sait pas même ce qu'elle aime, ni ce qu'elle voudrait. Enfin, elle est comme complètement morte au monde, pour vivre davantage en Dieu; voilà pourquoi c'est une mort délicieuse. C'est une mort; car l'âme est affranchie de toutes les opérations qu'elle peut avoir, tout en étant unie à son corps; et cette mort est pleine de délices, parce que, si l'âme semble vraiment se séparer de son corps, c'est pour mieux jouir de Dieu; aussi, je ne sais même pas s'il reste assez de vie au corps pour respirer. En y réfléchissant en ce moment, il m'a semblé que non; du moins, si on respire, on ne s'en rend pas compte. L'entendement voudrait employer toute son activité à comprendre quelque chose de ce que l'âme éprouve; mais comme il ne sau-

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rait y réussir, il est tout ravi; s'il n'est pas complète­ment dans l'extase, il ne peut du moins remuer ni pied ni main, comme on le dit d'une personne qui est tellement évanouie qu'elle nous paraît morte.

 

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