extrait 19

  Tout d'abord, dans ces choses spirituelles, celui-là fait plus qui est moins porté à penser et à vouloir agir. Ce que nous avons à faire, c'est de nous tenir comme des pauvres nécessiteux en présence d'un grand et riche monarque; à peine ont-ils demandé l'aumône, qu'ils baissent les yeux et attendent en toute humi­lité. Quand il nous semble que Dieu par des voies secrè­tes nous fait comprendre qu'il nous écoute, il est bon alors de nous taire, dès lors qu'il nous a permis de nous approcher de lui ; il ne sera pas mal de chercher, si nous le pouvons, bien entendu, à ne pas discourir; mais si nous ne comprenons pas encore que ce grand Roi nous écoute et nous regarde, nous ne devons pas rester comme des insensés à ne rien faire. C'est ce qui n'arrive que trop à l'âme quand elle a essayé de ne plus discourir; elle se trouve dans une aridité plus

=============================================

P884                 QUATRIÈMES      DEMEURES

 

grande; peut-être même son imagination est-elle plus troublée par suite de l'effort qu'elle a fait pour ne penser à rien. Le Seigneur, au contraire, veut que nous lui adressions alors nos demandes et que nous consi­dérions que nous sommes en sa présence. Il sait d'ailleurs ce qui nous convient. Pour moi, je ne puis croire que des moyens humains réussiraient dans des choses où Sa Majesté, ce me semble, a posé des limites qu'elle se réserve de faire franchir elle-même. Elle a laissé assez d'autres choses à notre disposition, comme les pénitences, les bonnes œuvres et l'oraison que nous pouvons faire avec son secours jusqu'au point où notre faiblesse nous le permet.

  La seconde raison, c'est que ces opérations inté­rieures sont toutes suaves et pacifiques; or faire une chose pénible causerait plus de dommage que de pro­fit. J'appelle chose pénible tout effort que nous vou­drions réaliser, comme serait la peine de retenir son haleine. L'âme doit alors se remettre entre les mains de Dieu, pour qu'il fasse d'elle ce qu'il voudra, avec le plus complet désintéressement de son avance­ment qu'elle pourra, et la plus complète résignation au bon vouloir de Sa Majesté.

  La troisième raison, c'est que l'effort même que l'on fait pour ne penser à rien excitera peut-être l'ima­gination à s'occuper de beaucoup de choses.

  La quatrième raison, c'est que le plus important et le plus agréable pour Dieu consiste à nous rappeler son honneur et sa gloire, à nous oublier nous-mêmes, ainsi que notre propre avancement, nos plaisirs et nos   joies.

  Or, celui-là s'oublie-t-il lui-même qui est très attentif à ne pas remuer et à ne pas laisser se remuer son enten­dement et ses désirs pour rechercher la plus grande gloire de Dieu, comme à se réjouir de celle dont il est en possession? Aussi quand il plaît à Sa Majesté d'em-

=================================

P885                CHAPITRE       T R 0 I S I È ME

 

pécher l'entendement de discourir, Elle l'occupe d'une autre sorte, et l'instruit en l'éclairant d'une manière si élevée au-dessus de ses propres forces, qu'il en est tout absorbé; et, sans qu'il sache comment cela s'est fait, il se trouve enrichi de beaucoup plus de connais­sances qu'il n'aurait pu en acquérir avec toutes les industries dont nous nous servons pour mieux sus­pendre ses opérations. Dieu nous a donné nos facultés pour que nous nous en servions, et chacune d'elles aura sa récompense; il ne faut donc pas chercher à les tenir dans une sorte d'enchantement, mais les laisser accomplir leur office, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de les appeler à un état plus élevé.

  Voici ce que je comprends. Ce qui convient le mieux à l'âme que le Seigneur a daigné élever à cette demeure, c'est de faire ce que j'ai dit. Elle doit s'appliquer sans violence et sans bruit à empêcher les discours de l'en­tendement, mais non pas à le suspendre; j'en dis autant de l'imagination. Il est bon, au contraire, qu'elle se rappelle qu'elle est en la présence de Dieu, et considère qui il est. Si ce que l'entendement éprouve en lui-même le ravit, à la bonne heure; mais qu'il ne cherche pas à comprendre ce que c'est, car une telle faveur est accordée à la volonté; qu'il la laisse donc en jouir, sans rien faire de plus que de lui suggérer quelques paroles d'amour; car bien que nous ne cher­chions pas à rester alors sans penser à rien, cela arrive souvent, mais dure très peu de temps.

  J'ai déjà exposé ailleurs1 le motif pour lequel l'en­tendement se trouble dans cette sorte d'oraison, dont j'ai commencé à parler au début de cette Demeure. J'en ai parlé en même temps que de l'oraison de recueil­lement. Mais j'aurais dû le faire tout d'abord, car elle

-----------

I. Chemin de la Perfection, ch. XXXI.

=================================

P886               QUATRIÈMES       DEMEURES

 

est de beaucoup inférieure à celle des goûts divins dont il a été question, et dont elle est la préparation. Dans l'oraison de recueillement, il ne faut pas laisser la méditation ni le travail de l'entendement. Dans l'oraison des goûts divins où l'eau de la grâce coule de la source même sans passer par des aqueducs, l'en­tendement s'arrête, ou mieux, est arrêté, parce qu'il voit qu'il ne comprend pas ce qu'il veut ; voilà pour­quoi il se porte ici et là comme un insensé, sans trouver de repos nulle part. Quant à la volonté qui trouve un repos si intime en son Dieu, elle est profondément peinée de son trouble; mais elle ne doit pas en faire cas, parce qu'elle perdrait une grande partie de la jouis­sance où elle est. Elle doit le laisser aller et s'abandon­ner elle-même entre les bras de l'amour. Sa Majesté lui apprendra ce qu'elle a à faire en cet état, où elle ne doit avoir pour ainsi dire d'autre souci que celui de se reconnaître indigne d'une si haute faveur et d'en rendre grâces.

  Comme j'ai voulu parler de l'oraison de recueil­lement, j'ai laissé de côté les effets ou les signes auxquels l'âme reconnaît que Dieu l'a élevée à cette oraison des goûts. Mais j'y reviens. L'âme découvre clairement en elle une sorte de dilatation ou d'agrandissement. Supposez une source qui n'a pas de ruisseau où se déverser, mais dont le bassin qui la contient est fabri­qué de telle sorte qu'il s'agrandit au fur et à mesure que l'eau s'y déverse. Ainsi en est-il de l'âme dans cette oraison. Il y a encore beaucoup d'autres merveilles que Dieu opère en elle pour la préparer et la disposer à contenir toutes ses faveurs.

  Voici comment se manifestent cette suavité et cette dilatation intérieure : L'âme n'est plus aussi liée que précédemment dans les choses qui concernent le service de Dieu; elle s'y trouve, au contraire, beau­coup plus au large. Sa frayeur de l'enfer n'est plus

=================================

P887                 CHAPITRE      TROISIÈME

 

aussi grande, bien qu'elle redoute davantage d'of­fenser Dieu; elle perd ici la crainte servile et elle est remplie de la plus ferme confiance qu'elle jouira de Dieu un jour. La crainte de perdre la santé, qui lui faisait fuir les austérités, a fait place à l'assurance qu'elle peut tout avec le secours du ciel, et elle a un désir plus vif que jamais de se livrer à des pénitences corporelles; l'appréhension qu'elle avait pour les épreuves a diminué parce que sa foi est plus vive; elle comprend que si elle les endure pour Dieu, Sa Majesté lui donnera la grâce de les supporter avec patience; parfois même elle les désire, parce qu'elle se sent fortement portée à accomplir quelque chose pour sa gloire. Comme elle a une connaissance plus haute des perfections divines, elle voit mieux combien elle est pleine de misères; étant déjà admise à goûter les douceurs de Dieu, elle comprend mieux combien sont vils tous les plaisirs d'ici-bas; elle s'éloigne peu à peu de toutes les joies terrestres et elle a plus d'empire sur elle-même pour poursuivre un tel but. Enfin elle a grandi dans toutes les vertus et elle ne man­quera pas de réaliser de nouveaux progrès ; mais qu'elle ne retourne pas en arrière par quelque offense contre Dieu, parce qu'alors elle perd tout, si élevée qu'elle soit déjà en perfection. Il ne suffit pas, non plus, que Dieu ait accordé une fois ou deux cette oraison pour que l'âme soit enrichie de toutes ces faveurs; il faut qu'elle persévère à les recevoir, car c'est de cette per­sévérance que dépend tout notre bien.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon