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CHAPITRE III
Elle dit ce qu'est l'oraison de recueillement que le Seigneur accorde d'ordinaire avant celle dont il vient d'être question. Elle en montre les effets et achève d'exposer ceux de l'oraison précédente, ou il a été traité des goûts que le Seigneur donne.
Les effets de cette oraison sont nombreux : je vais en exposer quelques-uns. Mais tout d'abord, je veux parler d'une autre sorte d'oraison qui la précède presque toujours. Comme j'en ai parlé ailleurs1, je n'en dirai que quelques mots maintenant.
C'est un recueillement qui me semble également surnaturel. Il ne consiste pas à être dans l'obscurité, ni à fermer les yeux; il ne dépend pas d'une chose extérieure, bien que, sans le vouloir, on ferme les yeux et on désire la solitude. Quoiqu'il n'y ait pas la moindre industrie de notre part, l'âme construit, à mon avis, l'édifice qui la prépare à l'oraison dont j'ai parlé. Les sens et les choses extérieures semblent perdre de leur empire, et l'âme reconquiert peu à peu celui qu'elle avait perdu. On dit que l'âme rentre alors au-dedans d'elle-même et quelquefois qu'elle monte au-dessus d'elle-même. Avec un tel langage je ne saurais rien expliquer, et mon tort est de m'imaginer que c'est mon langage que vous comprendrez, tandis que je ne serais peut-être comprise que de moi-même.
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Livre de sa Vie, ch. XIV.- Chemin de la Perfection, ch. XXVIII.
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P881 CHAPITRE TROISIÈME
Considérons que nos sens et nos puissances dont nous avons parlé sont les habitants de ce château intérieur de l'âme — car c'est la comparaison que j'ai prise afin de pouvoir m'expliquer; ils l'ont quitté et se sont mêlés, depuis de longs jours et même des années, à des étrangers ennemis de son bien. Une fois partis, ils ont compris leur malheur; ils se sont rapprochés du château, mais ils ne parviennent plus à y rentrer, tant l'habitude de se tenir dehors est pernicieuse. Du moins ce ne sont plus des traîtres; ils se trouvent dans le voisinage du château. A la vue de leur bonne volonté, le Grand Roi qui l'habite veut bien dans son immense miséricorde les ramener à lui; ce bon Pasteur donne un coup de sifflet si suave qu'ils le perçoivent à peine, mais qui leur fait reconnaître sa voix; et alors ils n'errent plus autant à l'aventure et reviennent à leur demeure. Ce coup de sifflet du Pasteur a tant d'empire sur eux qu'ils abandonnent les choses extérieures dans lesquelles ils étaient absorbés et rentrent dans le château. Il me semble que je n'ai jamais mieux expliqué cette faveur qu'en ce moment.
Quand on cherche Dieu, on le trouve mieux et d'une manière plus profitable en soi que dans les créatures; c'est là que saint Augustin l'a trouvé, comme il nous le raconte, après l'avoir cherché en beaucoup d'endroits. L'âme reçoit un secours précieux quand Dieu lui accorde cette faveur. N'allez pas croire cependant que vous l'obtiendrez à l'aide de l'entendement en considérant que Dieu est au-dedans de vous, ou à l'aide de l'imagination, en vous le représentant en vous. Cette méthode est bonne, et c'est là une excellente manière de méditer; elle est basée sur la vérité, puisque de fait Dieu est au-dedans de nous-mêmes; mais chacun de nous peut y réussir, avec le secours de Dieu, bien entendu. Ce n'est point là le recueillement dont je parle; il est d'une tout autre sorte. Parfois
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PP882 QUATRIÈMES DEMEURES
même, l'âme n'a pas encore commencé à penser à Dieu, que les gens dont nous parlions se trouvent déjà dans le château, on ne sait comment ils y sont entrés, ni comment ils ont entendu le coup de sifflet de leur Pasteur, puisque les oreilles n'ont perçu aucun son; mais on sent d'une manière notable à l'intime de l'âme un recueillement plein de suavité, comme peuvent s'en convaincre ceux qui en ont l'expérience; pour moi, je ne saurais m'expliquer plus clairement.
J'ai lu, ce me semble, que ce recueillement surnaturel ressemble à l'acte par lequel le hérisson et la tortue rentrent en eux-mêmes; celui qui a écrit cette comparaison devait sans doute en avoir l'intelligence. Toutefois, ne l'ignorons pas, ces animaux rentrent en eux-mêmes quand ils veulent, tandis que le recueillement surnaturel n'a pas lieu quand nous le voulons, mais seulement lorsqu'il plaît à Dieu de nous le donner. Je suis persuadée que si le Seigneur l'accorde, c'est à des personnes qui ont renoncé aux choses du monde, je ne dis pas en fait, parce que leur état les en empêche et qu'elles ne le peuvent pas, mais par leurs désirs. Il les appelle d'une manière toute particulière à la vie intérieure. Je crois même que si ces personnes savent correspondre à ses avances, il ne se contentera pas de leur accorder cette seule grâce, dès lors qu'il commence à les appeler à un état plus élevé. Ceux qui se reconnaîtront favorisés de la sorte doivent adresser beaucoup de louanges au Seigneur, car il n'est que trop juste de reconnaître cette grâce; et par cette gratitude ils se disposent à en recevoir de plus hautes.
Ce recueillement est une disposition à écouter les paroles divines; aussi, comme le conseillent certains livres, l'âme doit alors éviter de discourir, et considérer
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1. Les sens et les puissances.
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P883 CHAPITRE TROIS I ÊM E
attentivement ce que le Seigneur opère en elle. Toutefois, si Sa Majesté n'a pas encore commencé à nous enivrer de ses délices, je ne saurais comprendre comment on pourrait empêcher l'entendement de discourir; il en résulterait plus de dommage que de profit. C'est là un point qui a été très discuté entre plusieurs personnages adonnés à la spiritualité. Pour moi je confesse mon peu d'humilité; mais je ne trouve pas qu'ils m'aient donné une raison convaincante pour que je me range à leur avis. L'un d'eux m'allégua un certain livre du saint religieux appelé Pierre d'Alcantara; je l'appelle saint, car je crois qu'il l'est, et volontiers je me serais rendue à son opinion parce que je sais qu'il était au courant de cette question. Or, après avoir lu le livre, nous trouvâmes qu'il disait la même chose que moi, il ne se servait pas des mêmes termes, mais on voyait bien par ce qu'il disait que, si d'après lui l'entendement ne doit plus discourir, c'est que l'amour est déjà éveillé dans l'âme. Il peut se faire que je me trompe; mais voici mes raisons.