extrait 17

                                             Il peut se faire que mon langage diffère légèrement de ce que j'ai dit ailleurs sur ces choses intérieures; rien d'étonnant à cela, car depuis environ quinze ans que je les ai écrites 1, le Seigneur

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1. En 1562.

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m'a peut-être donné une intelligence plus claire de ces faveurs que je ne l'avais alors. Je puis cependant me tromper en tout maintenant comme alors, mais non mentir; par la grâce de Dieu, je préférerais plutôt mille fois la mort. Je dis ce que je comprends.

   Il me semble bien que la volonté doit de quelque manière être unie à celle de Dieu. Toutefois c'est par les effets et les œuvres qui suivent que l'on reconnaît la vérité de ce qui se passe dans l'oraison; il n'y a pas de meilleur creuset pour en faire l'épreuve. C'est une très grande grâce de Dieu, que l'âme qui reçoit ces faveurs sache les reconnaître, c'en est une autre très grande qu'elle ne retourne pas en arrière.

  Vous voudriez, mes filles, chercher à vous procurer immédiatement cette oraison, et c'est juste; car l'âme, je le répète, ne saurait approfondir les faveurs que le Seigneur lui fait alors ni l'amour avec lequel il l'ap­proche toujours davantage de lui; et à coup sûr vous désirez savoir comment elle acquiert une telle grâce. Je vais donc vous dire ce que j'ai compris à ce sujet. Je ne parlerai pas des circonstances où Dieu daigne l'accorder de lui-même, uniquement parce qu'il le veut; il en sait le motif, et nous n'avons pas à lui en demander le pourquoi.

  Lorsque vous vous serez conformées à ce que j'ai marqué pour ceux qui habitent les Demeures précé­dentes, pratiquez l'humilité et encore l'humilité. C'est par elle que le Seigneur se laisse vaincre et nous accorde tout ce que nous lui demandons. La première marque à laquelle vous reconnaîtrez que vous la pos­sédez sera la persuasion où vous serez que vous ne méritez nullement ces faveurs et ces goûts de Dieu, et que vous n'en jouirez jamais en cette vie. Mais alors, me direz-vous, comment pourrons-nous les obtenir, si nous ne cherchons pas à nous les procurer? Je réponds à cela qu'il n'y a pas de meilleur moyen que celui que

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j'ai indiqué. C'est-à-dire de ne point rechercher de telles faveurs, pour les raisons suivantes. La première, c'est qu'il faut pour cela aimer Dieu d'une manière désintéressée; la seconde, c'est que nous manifes­terions de bien peu d'humilité, si nous nous imaginions obtenir une si haute faveur par nos misérables ser­vices; la troisième, c'est que la véritable préparation à cette faveur consiste, pour nous qui après tout avons offensé Dieu, à désirer souffrir et imiter le Sei­gneur, mais non à rechercher des consolations; la quatrième, c'est que Sa Majesté n'est point obligée à nous les accorder, comme elle l'est à nous donner la gloire du ciel, si nous gardons ses commandements; nous pouvons nous sauver sans cela. Elle sait mieux que nous ce qui nous convient, et connaît celui qui l'aime en vérité. Voilà un fait certain, je le sais; et je connais des personnes qui suivent la voie de l'amour, comme on doit y marcher, avec l'unique ambition de servir le Christ crucifié; non seulement elles ne lui demandent pas de consolations et ne les désirent pas, mais elles le supplient de ne pas leur en accorder en cette vie; telle est la vérité; la cinquième raison, c'est que nous travaillerions en vain à nous les pro­curer. Cette eau céleste ne doit pas, comme la précé­dente, être amenée dans l'âme par les aqueducs. Si la source divine ne la fait pas jaillir, il nous servira de peu de nous fatiguer. Je veux dire que nous aurions beau méditer, faire des efforts et répandre des larmes, nous n'amènerions pas cette eau; ce n'est point par ces moyens qu'on l'obtient; Dieu la donne à qui il veut, et bien souvent au moment où l'âme y pense le moins. Nous sommes à lui, mes Sœurs ; qu'il fasse de nous ce qu'il voudra, et qu'il nous dirige par la voie qui lui plaira. Je crois bien que si nous sommes vérita­blement humbles et détachées, si, de plus, ces dispo­sitions sont réelles et non pas un produit de notre ima-

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gination qui nous trompe souvent, si, je le répète, notre détachement est absolu, le Seigneur ne manquera pas de nous accorder cette faveur et beaucoup d'au­tres encore que nous ne saurions désirer. Qu'il soit béni et loué à jamais ! Ainsi soit-il !

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