extrait 16

  0 Seigneur, daignez nous tenir compte de tout ce que le manque de connaissance nous fait souffrir dans ce chemin spirituel. Le malheur, c'est que, ne

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nous imaginant pas qu'il faille avoir d'autre science que celle de penser à vous, nous ne savons même pas interroger les savants et nous ne croyons pas en avoir besoin. Nous endurons de terribles épreuves, parce que nous ne nous comprenons pas; et, ce qui n'est pas mauvais mais plutôt bon, nous le regardons comme une faute considérable.

  De là proviennent les afflictions dans lesquelles tombent beaucoup de personnes qui s'occupent d'o­raison; elles se plaignent de leurs épreuves intérieures, spécialement une grande partie de celles qui ne sont pas instruites; elles tombent dans la mélancolie, elles perdent la santé, elles arrivent même jusqu'à tout abandonner.

  Nous ne considérons pas qu'il y a tout un monde intérieur au dedans de nous. Or, de même que nous ne pouvons pas arrêter le mouvement du ciel qui est emporté avec une rapidité prodigieuse, de même nous ne pouvons arrêter notre imagination. Nous mettons aussitôt toutes les autres puissances de l'âme avec elle, et alors il nous semble que nous sommes perdus et que nous employons mal le temps que nous passons en la présence de Dieu. Peut-être cependant que l'âme lui est unie tout entière dans les demeures qui sont les plus rapprochées de la sienne, tandis que l'imagination est dans les avenues du château, où elle souffre de se trouver au milieu de mille bêtes féroces et veni­meuses, et où néanmoms elle gagne des mérites par cette souffrance. Ainsi donc nous ne devons ni nous troubler, ni abandonner l'oraison; car c'est là ce que cherche le démon. Généralement, toutes nos inquiétudes et nos peines viennent de ce que nous ne nous com­prenons pas.

  Tandis que j'écris ces lignes, je réfléchis, à ce qui se passe dans ma tête, c'est-à-dire à ce grand bruit dont j'ai parlé au début et qui me rendait presque

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impossible le travail que l'on m'a commandé. Il me semble entendre le bruit d'une foule de fleuves qui se précipitent, d'oiseaux qui chantent et de sifflements; je le perçois non dans les oreilles, mais dans la partie supérieure de la tête où, dit-on, réside la partie supé­rieure de l'âme. Je me suis arrêtée longtemps à cette considération parce qu'il me semblait que le grand mouvement de l'esprit vers la région supérieure se faisait d'une façon très rapide. Plaise à Dieu que je me rappelle d'en dire la cause lorsque nous arriverons aux demeures suivantes, parce qu'il n'est pas à propos de le faire ici. Je ne serais pas étonnée que Dieu ait voulu me donner ce mal de tête pour que j'en aie une connaissance plus claire. D'ailleurs, quel que soit ce trouble, il ne m'empêche pas de me livrer à l'oraison, ni d'être attentive à ce que je dis en ce moment ; l'âme au contraire, est tout entière occupée de sa quiétude, de son amour, de ses désirs et de sa claire connaissance. Mais si la partie supérieure de l'âme réside dans la partie supérieure de la tête, comment n'est-elle pas troublée par un tel bruit ? Je l'ignore ; je sais cependant que ce que je dis est vrai. L'âme en éprouve de la peine, quand l'oraison n'est pas accompagnée d'extase; car alors et jusqu'à ce que l'extase cesse, elle ne sent aucun mal. Mais c'en eût été un très considérable si, par suite de ce bruit, j'avais tout abandonné.

  Il n'est donc pas bien de nous laisser troubler par les pensées importunes, ou d'en éprouver de la peine. Ne nous en préoccupons donc point; et si elles viennent du démon, il cessera en voyant une telle atti­tude; si elles viennent, comme cela est vrai parfois, de la misère qui, ainsi que beaucoup d'autres infirmités, tire son origine du péché d'Adam, il faut prendre patience et souffrir tout cela pour l'amour de Dieu. Est-ce que nous ne sommes pas assujettis également à manger et à dormir, sans que nous puissions nous

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en dispenser, bien que ce soit un grand tourment? Que cela nous apprenne à connaître notre misère, et à désirer parvenir là où personne ne nous méprisera1.

  Je me rappelle avoir entendu quelquefois ces paroles de l'Épouse des Cantiques, et, de fait, je ne trouve rien en ce monde qui les justifie davantage. Tous les mépris, toutes les épreuves de la terre ne me semblent rien auprès de ces combats intérieurs. Tous les cha­grins et toutes les guerres, nous pouvons les supporter, quand nous avons la paix au dedans de nous, comme je l'ai dit. Mais que nous voulions trouver un repos aux fatigues innombrables de cette vie, et que le Seigneur veuille nous le préparer, quand par ailleurs l'obstacle est au dedans de nous, c'est là quelque chose qui est extrêmement douloureux et presque insupportable. Aussi, je vous en prie, ô Seigneur, conduisez-nous là où nous ne serons plus un objet de mépris de la part de toutes ces misères, qui semblent parfois se jouer de notre âme. Toutefois, même durant notre exil sur la terre, le Seigneur délivre l'âme de ce tourment lors­qu'elle est parvenue à la dernière Demeure, comme je le dirai, s'il m'en fait la grâce.

  Ces misères ne causeront pas à tous autant de peine qu'à moi; tous ne seront pas ballottés comme je l'ai été de longues années à cause de ma malice ; car il semble que je voulais me venger de moi-même. Néanmoins cette épreuve, ayant été tellement pénible pour moi, j'imagine qu'elle le sera peut-être également pour vous ; voilà pourquoi je vous en parle ici et là dans l'espoir que, une fois ou l'autre, je vous ferai comprendre qu'elle est inévitable. N'en soyez donc ni troublées ni affligées; laissez aller ce traquet de moulin et sachons moudre notre farine, en tenant notre volonté et notre entende­ment toujours occupés.

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I. Cant, des Cant. VIII, I.

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  Ces troubles sont plus ou moins grands; ils dépen­dent de la santé et des circonstances. La pauvre âme doit donc s'y soumettre, quoiqu'il n'y ait aucune faute de sa part; elle commet par ailleurs beaucoup de fautes pour lesquelles il est juste qu'elle soit patiente. Cependant ce que nous lisons et ce que l'on nous con­seille pour nous porter à ne point faire cas de ces pensées importunes ne nous suffira pas à nous qui sommes peu instruites : voilà pourquoi il me semble que le temps que j'emploie à vous l'expliquer plus en détail et à vous consoler sur ce point ne sera pas perdu. Toutes ces explications cependant serviront de peu si le Seigneur ne daigne pas nous donner sa lumière. Mais il faut, et telle est la volonté de Sa Majesté, que nous prenions les moyens d'atteindre ce but, nous connaître nous-mêmes et ne pas attribuer à notre âme les fautes qui viennent de la faiblesse de l'imagination, de la nature ou du démon.

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