extrait 15

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CHAPITRE II

 

  0 mon Dieu, dans quelle digression me suis-je engagée! J'oubliais déjà le sujet dont je traitais, parce que les affaires et mon peu de santé m'ont obli­gée à l'interrompre au moment le plus favorable; comme j'ai peu de mémoire, tout sera écrit sans suite, parce que je n'ai pas le temps de me relire; et même tout ce que je dis sera confus; c'est du moins ce que je crains.

  J'ai parlé, ce me semble, des contentements spiri­tuels qui parfois sont joints à nos passions; ils provo­quent certains sanglots entrecoupés; j'ai même entendu des personnes me raconter que leur poitrine se resser­rait, qu'elles faisaient des mouvements extérieurs dont elles ne pouvaient se défendre, et tellement forts que le sang leur sortait par les narines, ou autres choses de ce genre très pénibles. Je n'en sais rien dire, parce que je n'ai rien éprouvé de semblable. Mais il doit y avoir quelque consolation, puisque, comme je vous l'ai dit, tout dans ces contentements a pour but le désir de plaire à Dieu et de jouir de Sa Majesté. Ce que j'appelle goûts de Dieu, et que j'ai désigné ailleurs sous le nom d'oraison de quiétude, est tout différent, comme le comprendront celles d'entre vous qui, par la miséricorde de Dieu, en ont l'expérience.

  Pour mieux comprendre la différence qu'il y a entre

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les contentements et les goûts, figurons-nous que nous sommes en présence de deux fontaines qui remplis­sent d'eau deux bassins. Je ne trouve rien de mieux pour expliquer certaines choses spirituelles, que cette comparaison de l'eau; cela vient de ce que je suis peu instruite et que mon intelligence ne m'aide point; par ailleurs j'aime tant cet élément que je l'ai considéré avec plus d'attention que d'autres choses. Sans doute il doit y avoir, dans tous les êtres créés par un Dieu si grand et si sage, de profonds secrets dont nous pourrions tirer profit, comme ceux qui en ont l'intel­ligence. Je crois cependant que chaque créature de Dieu, si minime qu'elle soit, ne serait-ce qu'une petite fourmi, renferme plus de secrets que nous ne saurions le comprendre.

  Or les deux bassins dont j'ai parlé se remplissent d'eau de différentes manières. Le premier la reçoit de très loin ; elle est amenée par des aqueducs et à l'aide de notre industrie; l'autre la reçoit immédiatement de la source qui le remplit sans bruit aucun. Quand la source est abondante, comme celle dont nous par­lons, elle répand du bassin une fois rempli un grand ruisseau; il n'est plus besoin de notre industrie pour l'avoir; et il n'y a pas à craindre que les aqueducs viennent à se détériorer ou que l'eau cesse jamais de couler.

  Il n'en est pas de même de l'eau qui vient par des aqueducs. Elle figure, ce me semble, les contentements dont j'ai parlé et qui procèdent de la méditation. De fait, nous nous les procurons par la réflexion, par la considération des choses créées et par le travail pénible de l'entendement. Dès lors qu'ils sont le fruit de nos efforts, ils font du bruit lorsqu'ils apportent à l'âme quelque profit spirituel, comme je l'ai dit.

  L'autre bassin reçoit l'eau de la source même qui est Dieu. Aussi quand Sa Majesté daigne accorder

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quelque faveur surnaturelle, elle la produit en mettant dans le plus intime de nous-mêmes la paix la plus profonde, la quiétude et la suavité. Mais dans quelle partie de l'âme cela se passe-t-il, et de quelle manière cela s'opère-t-il? je l'ignore. Ces goûts et ces délices ne se sentent point dans le cœur comme ceux d'ici-bas, du moins au début; ce n'est qu'ensuite qu'ils inondent tout. Cette eau céleste se répand dans toutes les demeures du château, ainsi que dans toutes les puissances de l'âme, et arrive enfin jusqu'au corps. Voilà pourquoi j'ai dit que ces goûts commencent en Dieu et se terminent en nous; et certes, comme le constatera quiconque l'aura éprouvé, ces goûts et cette suavité se font sentir à tout l'homme extérieur.

  En traçant ces lignes, je songeais à ces paroles : Dilatasti cor meum, par lesquelles le Psalmiste déclare que son cœur s'est dilaté. A mon avis, ce n'est pas, je le répète, une joie qui a son origine dans le cœur; elle vient d'une partie plus intime, comme d'une pro­fondeur; je pense que ce doit être du centre de l'âme, ainsi que je l'ai compris depuis et que je le dirai à la fin. Oui vraiment, je découvre en nous-mêmes des secrets qui me jettent souvent dans le ravissement. Et combien d'autres il doit y avoir!

  0 mon Seigneur et mon Dieu, que vos grandeurs sont admirables! Nous ne vivons ici-bas que comme de pauvres petits bergers, nous sommes ignorants et nous croyons connaître quelque chose de Vous: Or cette connaissance ne doit être qu'un rien, puis­qu'il y a déjà en nous-mêmes de si profonds secrets que nous ne comprenons pas. Quand je dis que cette connaissance ne doit être qu'un rien, cela s'entend, eu égard aux merveilles innombrables qui sont en vous, ô mon Dieu, car elles sont incomparablement belles celles de vos œuvres qu'il nous est donné de com­prendre.

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  Je reviens au verset du psaume, qui, à mon avis, peut me servir ici pour faire comprendre la dilata­tion du cœur. Il semble vraiment que quand cette eau céleste coule de la source dont j'ai parlé qui est au plus intime de nous-mêmes, tout notre intérieur s'élargit et se dilate. Elle produit en nous des biens que l'on ne saurait exprimer; l'âme elle-même est impuissante à comprendre les dons qui lui sont accor­dés alors. Elle respire une suave odeur, disons-le maintenant, comme si dans ce fond intime il y avait un brasier où l'on jetât des parfums les plus embaumés. On ne voit ni la flamme du brasier, ni l'endroit où il est, mais la chaleur et la fumée odoriférante pénè­trent l'âme tout entière, et même bien souvent, je le répète, le corps lui-même y participe.

  Faites attention, mes filles, et comprenez-moi bien : on ne sent pas de chaleur, on ne respire pas de par­fums; c'est une chose beaucoup plus délicate; je ne me sers de cette comparaison que pour vous faire comprendre ce que c'est. Les personnes qui ne sont point passées par cet état doivent être bien persuadées qu'il en est vraiment de la sorte, qu'on le comprend, et que l'âme en a une intelligence beaucoup plus claire que je ne sais le dire en ce moment. Ce n'est pas une faveur où l'on puisse se faire illusion. Malgré toutes nos diligences, nous ne pourrions l'acquérir; et elle manifeste par elle-même qu'elle n'est pas de notre métal, mais de l'or très pur de la Sagesse divine. Ici les puissances, ce me semble, ne sont pas unies à Dieu; elles sont enivrées et, comme étonnées, elles se deman­dent ce que c'est.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon