Voici ce que je sais par expérience de cet état, je veux dire les joies et les contentements que l'âme éprouve dans la méditation. Quand je commençais à répandre des larmes en méditant la Passion de Notre-Seigneur, je ne savais plus m'arrêter, jusqu'à ce que j'en eusse la tête brisée. Quand je pleurais mes péchés, il en était de même. En cela, Notre-Seigneur m'accordait cependant une grande grâce. Je ne veux pas exa-
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1. « Lorsque vous avez dilaté mon cœur » (Ps. CXVIII, 32).
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P867 CHAPITRE PREMIER
miner en ce moment lequel des deux vaut le mieux des contentements ou des goûts; je voudrais seulement savoir exposer la différence qu'il y a entre eux.
Il arrive parfois que dans les considérations dont je viens de parler les larmes qui coulent et les bons désirs qui naissent sont favorisés par la nature, ou dépendent des dispositions du moment; mais enfin, comme je l'ai dit, nos contentements vont, malgré cela, se terminer en Dieu. Il faut donc les estimer beaucoup, quand ils sont accompagnés d'humilité; car cette vertu nous aide à reconnaître que nous n'en sommes pas meilleurs pour cela; il ne nous est pas possible néanmoins de discerner si tous ces sentiments sont des effets de l’amour; mais quand ils le sont, ils proviennent de Dieu.
En général, ces sentiments de dévotion animent les âmes qui sont dans les Demeures précédentes, parce qu'elles agissent presque continuellement avec leur entendement ou qu'elles s'occupent à discourir et à méditer. Elles vont bien ainsi, dès lors qu'il ne leur a pas été donné de faire davantage. Toutefois elles feraient bien d'employer quelques instants à produire des actes, comme par exemple à louer Dieu, à se réjouir de ce qu'il est bon et de ce qu'il est Dieu, à désirer son honneur et sa gloire. Elles produiraient ces actes de leur mieux, car ils servent puissamment à stimuler la volonté. Mais qu'elles soient bien attentives au moment où le Seigneur leur donnera de tels sentiments, afin de ne pas les abandonner pour achever leur méditation ordinaire. Comme je me suis beaucoup étendue sur ce point en d'autres endroits,1 je n'en parlerai pas plus longuement ici. Je vous préviens seulement que si l'on veut réaliser de sérieux progrès
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1. Livre de sa Vie, ch. XII.
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P868 QUATRIÈMES DEMEURES
Dans cette voie et parvenir aux Demeures que nous désirons, l'important n'est pas de penser beaucoup, mais d'aimer beaucoup. Faites donc ce qui stimulera davantage en vous l'amour.
Peut-être ne savons-nous pas ce que c'est qu'aimer, et je ne m'en étonnerais pas beaucoup. Celui qui aime le plus n'est pas celui qui a le plus de consolations, mais celui qui est le plus résolu à contenter Dieu en tout, à faire tout son possible pour ne le point offenser, à le prier toujours davantage pour l'honneur et la gloire de son Fils, ainsi que pour l'exaltation de l'Église catholique. Telles sont les marques de l'amour. N'allez pas vous imaginer cependant qu'il faille, pour aimer véritablement, ne jamais songer à autre chose, et que tout est perdu pour vous si vous venez à vous distraire tant soit peu. Pour moi, j'ai grandement souffert parfois de ces divagations d'esprit, et il n'y a guère plus de quatre ans que j'ai compris par mon expérience personnelle que la pensée (ou, pour que l'on me comprenne mieux, l'imagination) n'est pas la même chose que l'entendement. Je consultai un savant, et il me dit que c'était vrai; cette réponse ne fut pas d'une petite consolation pour moi. Comme l'entendement est une des puissances de l'âme, j'étais désolée de le voir parfois si distrait, tandis qu'ordinairement l'imagination prend son vol de suite; il n'y a que Dieu qui puisse l'enchaîner; quand il le fait, il nous attire si fortement à lui que nous semblons en quelque sorte détachés de notre corps. D'un côté, je voyais, ce me semble, toutes les puissances de mon âme absorbées en Dieu et recueillies en lui; d'un autre côté, l'imagination se trouvait dans un trouble complet; j'en étais tout interdite.