P863
QUATRIEMES DEMEURES
CHAPITRE I
-------------
Avant de commencer ces quatrièmes Demeures, il m'était bien nécessaire de prier comme je l'ai fait. Je me suis recommandée à l'Esprit-Saint et l'ai supplié de parler désormais à ma place pour dire quelque chose des Demeures qui restent à expliquer et vous en donner l'intelligence.
Ce dont je vais vous entretenir commence à être surnaturel, et il est très difficile de le faire comprendre, si Sa Majesté ne me prête son concours, comme elle le fit, il y a quatorze ou quinze ans environ, quand j'écrivis un livre où j'ai exposé cet état jusqu'au point où j'en avais reçu l'intelligence1. Aujourd'hui, ce me semble, j'ai un peu plus de lumière sur ces faveurs que le Seigneur accorde à certaines âmes; mais c'est une chose toute différente de savoir les exposer.
-------------------
1. La rédaction du livre de sa Vie fut terminée en juillet 1562. Cf. les ch. XI à XXVII.
=================================
P864 QUATRIÈMES DEMEURES
Plaise à Sa Majesté de m'aider, s'il doit en résulter quelque bien! sinon, qu'Elle ne fasse pas cas de ma supplique !
Comme ces demeures sont déjà plus rapprochées de celles où réside le Roi, leur beauté est aussi plus éclatante. Elles renferment des choses extrêmement délicates pour le regard et pour l'intelligence. Malgré tous ses efforts, l'entendement ne pourra en donner une idée tellement juste qu'elles ne restent néanmoins toujours très obscures pour ceux qui n'en ont pas l'expérience; quant à ceux qui possèdent cette expérience, surtout depuis longtemps, ils me comprendront très bien.
Vous vous imaginerez peut-être qu'avant de pénétrer dans ces Demeures, il faut avoir habité longtemps dans les précédentes. Sans doute, il est ordinaire que l'on passe par la dernière dont nous venons de parler; toutefois; il n'y a pas à cela de règle certaine, comme vous l'aurez entendu dire souvent ; le Seigneur accorde ses faveurs quand il veut, comme il veut et à qui il veut.
Il est le Maître de ses biens, et il ne fait injure à personne. Les bêtes venimeuses dont nous avons parlé entrent rarement dans ces demeures; mais quand elles y parviennent, l'âme, loin d'en recevoir quelque dommage, en tire plutôt une occasion de mérite. Je crois même préférable qu'elles y apparaissent et fassent la guerre à l'âme élevée à cet état d'oraison ; le démon pourrait la tromper au milieu de ces goûts qu'elle reçoit de Dieu; si elle n'avait pas de tentation, il lui causerait même alors beaucoup plus de mal ; il l'empêcherait de gagner un plus grand nombre de mérites, ne serait-ce qu'en diminuant toutes les occasions qui l'aideraient à en acquérir, et il la laisserait dans un ravissement continuel. Or, quand le ravissement est continuel, je ne le regarde pas comme sûr; et je ne crois pas possible que l'esprit de Notre-Seigneur
=================================
P865 CHAPITRE PREMIER
subsiste toujours en nous dans un même état durant notre exil ici-bas.
J'arrive maintenant à la promesse que je vous ai faite, et je vais vous dire la différence qu'il y a entre les contentements que l'on a dans l'oraison et les goûts. Nous pouvons, ce me semble, appeler contentements ces sentiments de satisfaction que nous éprouvons lorsque nous méditons ou que nous adressons nos prières à Notre-Seigneur; ils procèdent de notre nature, mais avec le secours de Dieu, bien entendu ; c'est là une vérité qu'il ne faut pas oublier dans tout ce que je dirai; sans lui, en effet, nous ne pouvons rien. Ces contentements naissent de l'action vertueuse elle-même; il semble que nous les devons à notre travail, et nous avons raison de nous réjouir de ce que nous nous sommes occupés à accomplir de telles œuvres. Mais si nous y faisons bien attention, nous verrons qu'il y a beaucoup de choses en ce monde qui nous procurent les mêmes contentements. Cela arrive, par exemple, lorsque tout à coup on hérite d'une fortune considérable ; lorsque l'on voit, contre toute attente, une personne que l'on aime beaucoup; lorsque l'on réussit dans une affaire importante, ou une entreprise sérieuse dont tout le monde dit du bien ; lorsque l'on retrouve pleins de vie un mari, un frère ou un enfant dont on nous avait annoncé la mort. J'ai vu des larmes couler par suite d'un grand contentement, et cela m'est arrivé à moi-même quelquefois. Ces contentements sont naturels; or, il me semble que ceux que nous procurent les choses de Dieu le sont aussi, bien qu'ils soient d'une nature plus noble; sans doute les premiers ne sont pas mauvais ; car, s'ils commencent en nous-mêmes, ils se terminent en Dieu. Les goûts, au contraire, commencent en Dieu; notre nature les sent ensuite et en jouit autant que des contentements dont j'ai parlé, et même beaucoup plus.
=================================
P866 QUATRIÈMES DEMEURES
0 Jésus ! quel désir m'anime de savoir bien m'expliquer en ce moment ! Je comprends, ce me semble, la différence manifeste qu'il y a entre les contentements et les goûts ; cependant ma science n'arrive pas à en donner l'intelligence. Que le Seigneur daigne y suppléer ! Je me rappelle en ce moment le verset que nous récitons à la fin du dernier psaume de Prime : Cum dilatasti cor meum 1, Cette parole suffira à celui qui a beaucoup d'expérience de ces faveurs pour comprendre la différence qu'il y a entre les unes et les autres; mais celui qui ne l'a pas a besoin de plus amples explications.
Les contentements dont nous avons parlé ne dilatent pas le cœur; en général ils le resserrent, ce semble, plutôt un peu, bien qu'il y ait une joie vraie à voir tout ce que l'on fait pour Dieu. Ils font néanmoins couler des larmes amères qui semblent provoquées d'une certaine manière par la passion. Je sais peu de choses de ces passions de l'âme; sans cela, il est possible que j'eusse pu me faire comprendre. De plus, bornée comme je le suis, je ne connais guère ce qui procède de la sensualité et de la nature; voilà pourquoi je ne saurais pas exposer comme je le comprends ce que je connais par ma propre expérience; c'est un grand secours pour tout que de posséder le savoir et la doctrine.