extrait 12

  Les personnes qui par la bonté de Dieu sont par­venues à ces troisièmes Demeures, ce qui, comme je l'ai dit, n'est pas une petite faveur; parce qu'elles sont bien près de monter plus haut, ne peuvent rien faire de mieux, selon moi, que de s'exercer beaucoup à une obéissance prompte. Ne se trouveraient-elles pas dans la vie religieuse, qu'il leur serait d'un grand profit d'avoir, comme beaucoup d'autres, un direc­teur à qui elles pourraient s'adresser, afin de ne suivre en rien leur propre volonté, car d'ordinaire c'est là ce qui nous perd. Mais elles ne doivent pas en chercher un qui soit de leur humeur, comme on dit, et montre, comme elles, une prudence excessive en tout. Elles choisiront un guide qui soit complètement désabusé de tous les biens de ce monde. Car il est très utile de traiter avec quelqu'un qui en a l'expérience, si nous

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P861                        CHAPITRE      DEUXIÈME

 

voulons arriver à nous connaître nous-mêmes. Il y a, en effet, certaines choses qui nous paraissent impos­sibles, et quand nous voyons que d'autres les font avec tant de facilité et tant de suavité, nous nous sentons remplies de courage. Il nous semble en les voyant voler que nous allons voler à leur suite. Tels les petits oiseaux qui au début s'exercent à prendre leur essor; ils ne peuvent s'élever bien haut ; mais ils finissent peu à peu par imiter leurs pères et mères. Le guide dont je viens de parler est donc d'un secours très précieux; je le sais par expérience.

  Les personnes qui habitent ces troisièmes Demeures feront bien, quelque déterminées qu'elles soient à ne point offenser Dieu, de ne pas s'exposer aux occasions de le contrister; comme elles sont encore près des premières Demeures, elles pourraient facilement y retourner; leur force n'a pas pour fondement un terrain ferme, comme celles qui sont déjà exercées par la souf­france, qui connaissent le monde, savent le peu de motif qu'il y a de redouter ses tempêtes, et de désirer ses joies. Une grande persécution pourrait peut-être les ramener à ses plaisirs, car le démon est habile pour soulever des difficultés afin de nuire à nos âmes. Malgré le beau zèle dont nous serions animées pour retirer les autres du péché, nous ne pourrions pas résister à l'é­preuve qui fondrait sur nous.

  Considérons nos propres fautes, et non celles du prochain. Ce sont en général les personnes dont la vie est si bien réglée qui s'étonnent de tout; et peut-être que ceux dont la conduite nous étonne pourraient nous servir d'exemples en des choses importantes, quoique nous l'emportions sur eux par la modestie extérieure et nos rapports avec le prochain. Mais ce n'est pas là le point le plus nécessaire, quoiqu'il soit bon. Il n'y a pas de motif pour vouloir immédiatement que tous suivent le même chemin que nous, et nous

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P862                   TROISIÈMES      DEMEURES

 

mettre à leur enseigner les voies spirituelles, quand peut-être nous ne savons pas en quoi elles consistent. Avec ces prétendus désirs que Dieu nous donne, mes Soeurs, de procurer le bien des âmes, nous pouvons tomber dans beaucoup d'errements; voilà pourquoi il est mieux de nous attacher à ce que nous commande notre règle, quand elle nous dit de nous appliquer à vivre toujours dans le silence et dans l'espérance. Notre-Seigneur aura soin des âmes qui lui sont chères. Ne négligeons point de le supplier pour elles, et, avec sa grâce, nous leur serons très utiles. Que Sa Majesté soit bénie à jamais!

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon