Comme nous allons avec tant de prudence, tout nous est obstacle ; nous avons peur de tout ; nous n 'osons passer outre, comme si nous pouvions arriver à ces Demeures, à la condition que d'autres en fassent le chemin pour nous. Or cela n'est pas possible. Prenons donc courage, mes filles, pour l'amour de Notre-Seigneur; remettons notre raison et nos craintes entre ses mains ; oublions notre faiblesse naturelle qui peut nous absorber beaucoup; laissons aux supérieurs le souci de notre corps; à eux de s'en occuper. Pour nous, hâtons-nous d'avancer pour voir Notre-Seigneur. Vous n'avez, il est vrai, que peu ou point de soula-
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gement, mais le souci de votre santé pourrait vous tromper, et ce souci d'ailleurs ne vous donnerait pas de santé, je le sais. Je n'ignore pas, non plus, que les pénitences corporelles sont une chose secondaire. Si l'on veut avancer, il faut avoir une humilité profonde, comme vous l'avez bien compris; c'est là, à mon avis, le point défectueux pour les âmes qui ne pénètrent pas plus avant dans ces Demeures. Quant à nous, il doit nous sembler que nous avons réalisé peu de progrès et en être bien persuadées. Nous devons, en outre, croire que nos Sœurs avancent rapidement. Il faut que chacune d'entre nous non seulement désire passer pour la plus imparfaite, mais travaille à être considérée comme telle par les autres. Alors l'état de l'âme dans cette Demeure sera excellent; sans quoi, toute notre vie nous en demeurerons là au milieu de mille peines et de mille ennuis. Comme nous ne sommes pas dépouillées de nous-mêmes, notre existence est très pénible et nous est à charge. Nous sommes accablées sous le fardeau de toutes nos misères, tandis qu'elles en sont déjà affranchies, les âmes qui s'élèvent aux autres Demeures dont nous parlerons.
Quant à celles qui habitent ces troisièmes Demeures, Notre-Seigneur ne laisse pas de les payer dans sa justice. Il se montre même miséricordieux pour elles, car il donne toujours beaucoup plus que nous ne méritons. Aussi il leur accorde des satisfactions bien plus grandes qu'elles n'en pourraient trouver dans les faveurs et les divertissements de cette vie. Mais il ne leur donne pas, je crois, beaucoup de goûts spirituels, si ce n'est une fois ou l'autre; il les encourage alors par la vue de ce qui se passe dans les Demeures supérieures, afin qu'elles se disposent à y entrer.
Il vous semblera que satisfactions et goûts, c'est tout un, et vous vous demanderez peut-être pourquoi je mets une différence entre ces deux mots? Je vous
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dirai qu'à mon avis la différence est très sensible, bien que je puisse me tromper. J'exposerai ce que j'en pense dans les quatrièmes Demeures, que j'expliquerai après celles-ci: ce sujet viendra plus à propos alors, puisque j'aurai à expliquer certaines particularités des goûts que le Seigneur y donne. Il vous semblera peut-être inutile que j'en parle ; et cependant il peut y avoir quelque avantage à le faire, car si nous comprenions chaque chose comme elle est, nous pourrions nous stimuler à marcher vers ce qui est plus parfait. Les âmes que Dieu élève à ces Demeures en éprouvent une consolation très vive. Celles qui se croyaient déjà parfaites y puisent un sujet de confusion, et, si elles sont humbles, elles n'ont qu'à lui en rendre grâces. Mais si elles manquent quelque peu d'humilité, elles tombent dans une désolation intérieure qui est hors de propos; car la perfection, comme la récompense, ne consiste pas dans les goûts, on est d'autant plus parfait qu'on aime Dieu davantage et qu'on le sert avec plus de justice et de vérité.
Mais, me direz-vous, s'il en est ainsi, comme c'est la vérité, à quoi bon traiter de ces faveurs intérieures et en donner des explications ? Je l'ignore ; demandez-le à celui qui m'a commandé d'écrire ; je ne suis pas obligée à entrer en discussion avec les Supérieurs, ce qui ne serait pas bien, mais à leur obéir. Voici ce que je puis vous dire en toute simplicité. Lorsque mon âme ne recevait pas encore ces faveurs, qu'elle ne les connaissait point par expérience, qu'elle n'avait pas même l'espérance de les connaître jamais et cela à juste titre, c'eût été une très grande joie pour moi de savoir ou du moins de conjecturer que j'étais agréable à Dieu en quelque chose; mais quand je lisais dans les livres le récit des faveurs et des consolations que le Seigneur réserve aux âmes qui le servent fidèlement, j'en éprouvais une joie très profonde et j'y trouvais un motif de rendre
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à Dieu les plus vives actions de grâces. Or, si une âme, misérable comme la mienne, éprouvait de tels sentiments, les âmes vertueuses et humbles le loueront bien davantage. Quand même il n'y en aurait qu'une seule à le louer une seule fois, il serait très à propos, ce me semble, de parler de ces faveurs pour nous faire comprendre les joies et les délices que nous perdons par notre faute. Cela est d'autant plus certain que ces faveurs, quand elles viennent de Dieu, sont accompagnées de tant d'amour et de force que l'âme peut, sans fatigue aucune, avancer davantage dans la pratique des bonnes œuvres et des vertus. Ne croyez pas qu'il soit peu important pour nous de nous disposer à ces faveurs. Quand il n'y a pas de notre faute, Notre-Seigneur sait le reconnaître dans sa justice, et ce qu'il nous refuse alors, Sa Majesté nous le donnera ensuite par d'autres voies. Il agit de la sorte pour des raisons connues de lui seul, car ses secrets sont profonds; du moins, il fera, n'en doutez point, ce qui convient le mieux à notre âme.