extrait 8

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  L'âme doit montrer un mâle courage et ne pas res­sembler à ces soldats qui se couchaient sur le ventre pour boire, lorsqu'ils marchaient au combat, sous la conduite de je ne sais plus quel chef 1. Elle doit s'armer de courage, car elle va lutter contre tous les démons réunis et elle ne saurait avoir de meilleures armes que celles de la Croix. Je l'ai dit d'autres fois 2, mais je le répète encore ici, tant je le regarde comme important, l'âme ne doit pas songer à chercher des joies dans ces débuts: ce serait une manière très vile d'entreprendre un édifice si splendide et si majestueux, qui, s'il était  bâti sur le sable, ne tarderait pas à s'écrouler. Elle n'y rencontrerait d'ailleurs que dégoûts et tentations.  Ce n'est pas dans ces demeures que tombe la manne; c'est plus à l'intérieur du château, là où tout est suave pour l'âme, parce qu'elle ne veut que ce que Dieu veut.

  Quelle chose plaisante ! Nous sommes encore au milieu de mille embarras et remplis d'imperfections; , les vertus n'ont pas encore assez de force pour pouvoir marcher, parce qu'elles ne font que de naître, et plaise à Dieu qu'elles aient commencé! et cependant nous

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1. Gédéon. Jud., VII, 5.

2.  Vie de la Sainte, ch. XI.

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P841                        CHAPITRE UNIQUE

 

n'avons pas honte de chercher des douceurs dans l'orai­son et de nous plaindre des sécheresses ! Que cela, mes Sœurs, ne vous arrive jamais. Prenez sur vos épaules la Croix que votre Époux a portée sur les siennes; sachez que telle doit être votre ambition. Que celle qui pourra souffrir davantage pour lui le fasse; elle sera la mieux partagée. Tout le reste est pour ainsi dire accessoire; néanmoins, si le Seigneur daigne vous l'accorder, ne manquez pas de lui en rendre les plus vives actions de grâces.

  Il vous semblera peut-être que vous êtes fermement résolues à endurer les peines extérieures, à la condi­tion que Dieu vous console intérieurement. Mais Sa Majesté sait mieux que nous ce qui nous convient ; nous n'avons pas à lui conseiller ce qu'Elle doit nous donner. Elle pourrait nous dire, à juste titre, que nous ne savons pas ce que nous demandons. Voici un avis que vous aurez soin de ne jamais oublier, parce qu'il est très important : l'unique ambition de celui qui commence à s'adonner à l'oraison doit être de travailler à s'affermir dans les bonnes résolutions, et de ne négli­ger aucun moyen pour rendre sa volonté conforme à celle de Dieu. C'est en cela, soyez-en bien assurées, comme je le montrerai plus tard, que consiste la plus haute perfection à laquelle on puisse arriver dans le chemin spirituel. Plus votre volonté sera conforme à celle de Dieu, plus aussi vous recevrez de lui, et plus vous serez avancées dans la voie de la perfection. N'al­lez pas vous imaginer qu'il y a ici d'autres mystères, des choses que vous ne savez pas ou que vous ne com­prenez pas ; tout notre bien consiste à nous conformer à la volonté de Dieu.

  Mais si nous nous trompons dès le début, si nous voulons immédiatement que Dieu fasse notre volonté et nous dirige à notre guise, quelle solidité peut avoir cet édifice spirituel? Appliquons-nous à faire ce qui

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dépend de nous et à nous préserver des reptiles veni­meux. Le Seigneur veut souvent que les mauvaises pensées viennent nous assaillir et nous affliger sans que nous puissions les chasser; il nous tient dans les aridités; il permet même parfois que nous soyons mordus par les reptiles, afin de nous apprendre à mieux nous en préserver ensuite ; il veut voir également si notre douleur de l'avoir offensé est profonde. Ne vous découragez donc point, quand il vous arrive de faire quelques chutes; reprenez aussitôt votre marche en avant. Dieu saura tirer le bien de ces chutes mêmes, comme celui qui vend la thériaque et qui, pour s'assurer qu'elle est efficace, en prend aussitôt après avoir bu du poison1.

    Quand nous n'aurions point d'autre preuve de notre misère et des dommages immenses causés par la dissipation, que la terrible difficulté où nous sommes de pouvoir nous recueillir, cela suffirait. Quel mal plus grand pour nous que de n'être plus dans notre propre maison ? Quel espoir aurions-nous de trouver du repos ailleurs, lorsque nous ne pouvons le trouver chez nous? En effet, nos amis les plus intimes et nos plus proches parents, ceux avec lesquels nous devons toujours vivre, alors même que nous ne le voudrions pas, je veux dire les puissances de notre âme, ne semblent-ils pas nous faire la guerre, comme pour se venger de celle que nos vices leur ont faite ? La paix ! la paix ! mes Sœurs; voilà ce qu'a dit le Seigneur, telle est la parole qu'il a adressée tant de fois à ses Apôtres. Croyez-moi donc, si vous ne l'avez pas, et si vous ne travaillez pas à la posséder dans votre propre demeure, vous ne la trouverez point chez les étrangers.

  Qu'ils mettent un terme à cette guerre, ceux qui n'ont pas encore commencé à rentrer en eux-mêmes !

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I. Elle parle évidemment d'après l'opinion d'alors sur l'effi­cacité de ce remède.

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P843              CHAPITRE        UNIQUE

 

   Je le leur demande au nom du sang que Notre-Seigneur a répandu pour nous. Quant à ceux qui ont commencé, qu'ils se gardent bien de se décourager et de retourner en arrière. Qu'ils sachent que la rechute est pire que la chute ; et puisqu'ils reconnaissent ce qu'ils ont perdu, qu'ils mettent toute leur confiance en la miséricorde de Dieu, et nullement en eux-mêmes. Ils verront alors comment Sa Majesté les fera passer d'une demeure à une autre et les introduira dans une terre où ces bêtes cruelles ne pourront ni les atteindre, ni les harceler. Ils les tiendront toutes assujetties, se riront de leurs vains efforts et jouiront de beaucoup plus de biens qu'ils ne pourraient en désirer même dès cette vie.

  Ainsi que je vous le rappelais au début de cet écrit, je vous ai déjà exposé ailleurs1 comment vous devez vous diriger au milieu de ces troubles que le démon suscite dans cette demeure; il faut commencer à vous recueillir non à force de bras mais avec suavité, afin de jouir de la paix d'une manière plus constante; voilà pourquoi je n'en dirai rien ici. Je veux seulement vous faire remarquer qu'il est très important, à mon avis, de s'ouvrir alors à des personnes qui ont l'expé­rience de cet état; car vous pourriez vous imaginer que vous faites une grande brèche au recueillement lorsque vous vous occupez d'œuvres nécessaires; mais si vous ne laissez pas pour cela de travailler à vous le procurer, le Seigneur dirigera tout à votre avantage, alors même que vous ne trouveriez personne pour vous donner conseil. Lorsque l'on a perdu le recueillement, il n'y a point d'autre remède que celui de le rechercher de nouveau; sans cela l'âme en arrive peu à peu à perdre tous les jours davantage, et encore plaise à Dieu qu'elle le comprenne !

  Mais comme se l'imaginera peut-être quelqu'une

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1. Livre de sa Vie, ch. XI, XIX.

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d'entre vous, puisque c'est un si grand mal de retourner en arrière, ne vaudrait-il pas mieux ne s'occuper jamais d'entrer dans le château et rester en dehors? Je vous l'ai déjà dit au début, et le Seigneur lui-même l'a proclamé : Celui gui aime le danger y périra \ Je vous ai dit, en outre, que la porte pour entrer dans ce château c'est l'oraison. N'allons donc pas croire que nous entrerons au ciel si nous ne rentrons en nous-mêmes, pour nous connaître, pour considérer notre misère, pour savoir quelles sont nos obligations envers Dieu et implorer souvent sa miséricorde; ce serait une folie. Le Seigneur lui-même nous dit : Personne ne montera à mon Père si ce n'est par moi; je ne sais s'il a dit textuellement ces paroles; je crois que oui. Il ajouté : Qui me voit, voit aussi mon Père. Or, l'âme qui ne jette jamais sur lui les regards, qui ne considère jamais ses obligations envers lui, ni la mort qu'il a endurée pour nous, comment peut-elle le connaître? je me le demande, comment peut-elle accomplir de bonnes œuvres à son service ? Que peut être la foi sans les œuvres? Et des œuvres qui ne tirent pas leur valeur des mérites de Jésus-Christ, notre bien, de quel prix peuvent-elles être? Qui donc nous portera à aimer ce Seigneur? Plaise à Sa Majesté de nous faire comprendre combien nous lui coûtons et de nous manifester clai­rement que le serviteur n'est pas plus que le maître1, que nous devons travailler pour jouir de sa gloire, et que pour cela il est nécessaire de prier, afin de n'être pas sans cesse exposé à la tentation !

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1. Réminiscence de Eccli, III, 27 : Qui amat periculum, in illo peribit.

2. La Sainte se plaît à citer les paroles du Sauveur : Nec servus super dominum suum (Mat., x 34), et la fin de la phrase : Orate ut non intretis in tentationem (Mat., XXVI, 41),

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