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   Oh! que cette vie est pleine de misères! Comme j'ai longuement parlé ailleurs des inconvénients qu'il y a à ne pas bien comprendre ce qui concerne l'humilité et la connaissance de nous-mêmes l, je ne m'y arrête pas davantage ici, mes filles, bien que ce soit le plus important pour nous; et encore plaise à Dieu que j'aie dit quelque chose qui vous soit pro­fitable!

  Toutefois remarquez-le bien, ces premières demeures ne reçoivent encore presque rien de la lumière qui sort du palais où réside le Roi; elles ne sont pas cepen­dant complètement dans les ténèbres; elles ne sont pas noires, non plus, comme quand l'âme est en état de péché, mais il y a quelque peu d'obscurité. Je ne m'explique pas bien: je veux dire que si celui qui est dans l'appartement ne peut voir cette lumière, ce n'est pas parce que la demeure n'est pas éclairée, mais parce que toute cette foule de couleuvres, vipères et reptiles venimeux qui y sont entrés avec l'âme ne la laissent pas profiter de la lumière 2. Voici quelqu'un qui entre dans une salle où le soleil darde vivement ses rayons. Mais ses yeux sont tellement couverts de boue qu'il ne peut presque pas les ouvrir; or, bien que la salle soit éclairée, il ne jouit pas de son éclat à cause de l'obstacle qu'il porte sur les yeux ou à cause des bêtes féroces et des bêtes fauves qui l'empêchent de voir autre chose qu'elles-mêmes.

   Telle doit être, à mon avis, une âme qui, sans être en mauvais état, est encore, comme je l'ai dit, très plongée dans les choses de ce monde, préoccupée des biens terrestres, de l'honneur et des affaires; en fait voudrait-elle se contempler et jouir de sa propre beauté,

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i. Sa Vie, c.XIII. — Chemin de la Perfection, c. XII-XIII.

2.La Saite dira aux secondes -Demeurés ce qu’elle entend par reptiles et bêtes fauves.


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qu'elle n'y réussirait pas et qu'elle serait impuissante, ce semble, à se débarrasser de tant d'obstacles.

   Il convient donc beaucoup, si l'on veut entrer dans les secondes demeures, que chacun, selon son état, s'applique à se dégager des soucis et des affaires qui ne sont point indispensables. Cette mesure est telle­ment importante pour celui qui veut parvenir à la demeure principale, que je regarde comme impossible qu'il y arrive jamais s'il ne commence par le moyen dont je parle. Il ne pourra même pas rester dans la demeure où il est, sans courir de grands dangers, bien qu'il soit déjà entré dans le château; car il est impossible qu'au milieu de bêtes si venimeuses, il n'en soit pas mordu une fois ou l'autre.

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1.            Celle de Tolède, où elle écrit le présent chapitre.

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                                                      DEUXIEMES DEMEURES

 

CHAPITRE UNIQUE

      Nous allons commencer maintenant à parler des âmes qui entrent dans les secondes demeures, et nous verrons ce qu'elles y font. ----------

  Nous parlons donc des âmes qui ont déjà commencé à s'adonner à l'oraison; elles ont compris combien il leur importe de ne pas rester dans les premières demeu­res, mais bien souvent elles n'ont pas le courage de les abandonner, parce qu'elles ne s'éloignent pas des occa-

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I. Livre de sa  Vie, ch. XI-XIII. Chemin de la Perfection, ch. XX, XXIX.

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sions. Il y a là un grave danger. C'est néanmoins une grande miséricorde de Dieu qu'elles s'appliquent de temps en temps à fuir les couleuvres et les bêtes veni­meuses, et comprennent qu'il est bon de s'en détourner. Ces âmes, à un certain point de vue, ont beaucoup plus à souffrir que celles qui se trouvent dans les premières demeures; mais elles ne courent plus autant de dangers, parce qu'il semble que déjà elles les comprennent; il y a donc un espoir sérieux qu'elles pénétreront davan­tage dans l'intérieur du château.

  J'ai dit qu'elles souffrent beaucoup plus que celles qui habitent les premières demeures; ces dernières, en effet, sont comme des muets qui se trouvent en même temps privés de l'ouïe, et qui, pour ce motif, souffrent moins de l'impuissance de parler, que s'ils entendaient sans pouvoir parler. Ce n'est pas toutefois un motif pour eux de préférer un pareil état ; car enfin il est très utile d'entendre ce qu'on nous dit.

  Les âmes qui habitent les secondes demeures enten­dent donc les appels que leur adresse le Seigneur, parce qu'elles sont plus rapprochées du palais où réside le Dieu de toute majesté. C'est en effet un très bon voisin ! et il a tant de miséricorde et de bonté ! Sans doute, ces âmes s'occupent encore de leurs passe-temps, de leurs affaires, de leurs plaisirs et des bruits du monde; elles font des chutes, puis elles se relèvent de leurs fautes ; d'ailleurs les reptiles sont si venimeux, si dangereux et si remuants, qu'il est pres­que impossible qu'elles ne trébuchent pas et ne soient pas exposées à tomber. Néanmoins ce Seigneur de nos âmes estime tant que nous l'aimions et que nous recher­chions sa compagnie, qu'il ne manque pas, à un moment ou l'autre, de nous appeler et de nous inviter à nous rapprocher de lui. Sa voix est tellement suave que la pauvre âme est toute désolée de ne pas accomplir immédiatement ce qu'il lui commande. Aussi, je le

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répète, elle souffre davantage que si elle ne l'entendait pas,

  Je ne dis pas que cette voix et ces appels du Seigneur ressemblent à ceux dont il sera question plus tard. Il nous parle ici par l'intermédiaire de gens de bien, de sermons, ou de livres de piété que nous lisons; il emploie, en outre, beaucoup d'autres moyens que vous connaissez, comme les maladies, les épreuves, ou enfin une vérité qu'il nous enseigne dans ces moments que nous consacrons à l'oraison. Si peu fervente que vous supposiez cette oraison. Dieu en fait grand cas. Quant à vous, mes Sœurs, prenez garde d'avoir peu d'estime pour cette première grâce, et ne vous découragez point si vous ne répondez pas immédiatement à la voix du Seigneur. Sa Majesté sait attendre des jours et des années, surtout quand elle découvre en nous de la persévérance et de bons désirs. C'est la persévérance qui est le plus nécessaire ici, dès lors qu'elle nous aide toujours à gagner beaucoup. Mais les combats que les démons livrent de toutes sortes de manières sont ter­ribles et affligent bien plus que dans les demeures précédentes. Dans celles-ci, en effet, l'âme était comme une personne muette et sourde; du moins, elle enten­dait très peu; et, semblable à celui qui a perdu en partie l'espérance de vaincre, elle n'opposait pas une aussi vive résistance au démon. Mais ici son entendement est plus éveillé et ses puissances plus habiles; elle ne peut manquer d'entendre les coups redoublés qui lui sont portés et le vacarme que l'on fait autour d'elle. Les démons lui représentent alors ces reptiles pleins de venin dont j'ai parlé, c'est-à-dire les biens du monde, et lui montrent que les plaisirs d'ici-bas sont en quelque sorte éternels; ils lui rappellent l'estime dont elle y jouit, ses amis, ses parents; ils lui parlent de sa santé qu'elle va compromettre par les pénitences, car l'âme une fois parvenue à cette demeure commence toujours

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à avoir déjà le désir d'en faire quelques-unes; enfin ils lui suscitent toutes sortes d'obstacles.

  0 Jésus, quel vacarme que celui que les démons font alors et dans quelle affliction ne plongent-ils pas la pauvre âme? Elle ne sait si elle doit avancer, ou retourner à la première demeure. Par ailleurs, la raison lui montre quelle folie ce serait de penser que tous les avantages du monde puissent être comparés au bien après lequel elle aspire. La foi lui enseigne ce qui est capable de combler ses vœux. La mémoire lui rappelle le terme où vont aboutir tous les biens d'ici-bas ; elle lui remet sous les yeux la mort des personnes qu'elle a connues et qui en ont joui à loisir. Elle lui représente comment quelques-uns ont disparu subi­tement et avec quelle rapidité ils sont tombés dans un oubli complet; elle lui montre que quelques-uns de ceux qu'elle a vus au sein de la prospérité gisent aujourd'hui sous terre, foulés aux pieds des passants; que, de plus, elle est passée elle-même souvent par le lieu de leur sépulture, et enfin que dans leurs corps fourmillent des vers en nombre considérable ; ajoutez à cela beaucoup d'autres choses que la mémoire peut lui représenter. La volonté se porte alors à aimer Celui en qui elle a découvert tant de perfections et tant de marques d'amour; elle voudrait le payer quelque peu de retour. Ce qui la touche surtout, c'est que ce véri­table amour, loin de se séparer jamais d'elle, lui tient toujours compagnie, et lui donne l'être et la vie. L'en­tendement accourt aussitôt pour lui faire comprendre qu'elle ne saurait trouver un meilleur ami, alors même qu'elle vivrait de longues années encore; que le monde tout entier est rempli de mensonges, et qu'au milieu des plaisirs proposés par le démon, il n'y a que cha­grins, soucis et contradictions. Il lui dit qu'elle doit être certaine qu'en dehors de ce Château elle ne trouvera ni sécurité ni paix; qu'elle se garde d'aller dans des

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maisons étrangères ; que la sienne, si elle veut en jouir, est enrichie d'une foule de biens: et qui donc peut trou­ver comme elle dans sa propre maison tout ce dont il a besoin ? Ne possède-t-elle pas cet Hôte incomparable qui la comblera de tous les biens, si elle ne veut pas s'égarer comme l'enfant prodigue et se condamner comme lui à la nourriture des pourceaux ?

  Avec de telles raisons l'âme est capable de vaincre tous les démons. Mais, ô mon Seigneur et mon Dieu, comme la coutume où l'on est de vivre au milieu des vanités d'ici-bas et le spectacle que donne le monde entier en s'en occupant ont bientôt détruit toutes ces raisons! La foi, en effet, est tellement affaiblie que nous préférons ce qui tombe sous nos regards à ce qu'elle nous enseigne. Et en vérité, que voyons-nous, sinon les plus profondes misères chez ceux qui mettent leur bonheur dans les biens visibles? Voilà ce que font ces reptiles venimeux au milieu desquels nous vivons. Considérez celui qui est mordu par une vipère; il est envahi par le venin et tout son corps se gonfle; ainsi en est-il de l'âme qui ne se tient pas sur ses gardes. Évi­demment il lui faudra beaucoup de remèdes pour se guérir, et ce sera une grande miséricorde de Dieu si elle n'en meurt pas.

  Oui, l'âme endure vraiment ici des souffrances très vives, surtout quand le démon comprend que, par ses qualités et par ses pratiques de vertu, elle est apte à monter très haut. Tout l'enfer est alors conjuré pour l'obliger à sortir du château. 0 mon Seigneur, comme elle a besoin de votre secours ! Sans vous, elle ne peut rien! Je vous en supplie par votre miséricorde, ne permettez pas qu'elle soit victime de l'illusion et abandonne l'œuvre qu'elle a entreprise. Éclairez-la; qu'elle comprenne que tout son bonheur dépend de sa persévérance et qu'elle se tienne éloignée des mauvaises compagnies.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon