En parlant des âmes qui sont en état de péché mortel, nous avons déjà dit jusqu'à quel
point elles sont semblables à des eaux noires et infectes. Je ne dis pas que les âmes qui sont
dans la première Demeure leur ressem-
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blent; Dieu nous en préserve! il ne s'agit que d'une simple comparaison; mais si nous sommes toujours plongées dans la considération de notre propre misère, nous ne sortirons jamais de la fange de la crainte, de la pusillanimité et de la lâcheté. On se dit : Me regarde-t-on, ou non? Si je suis cette voie, ne va-t-il pas m'arriver quelque malheur? Oserai-je entreprendre cette œuvre? Ne serait-ce pas là de l'orgueil de ma part? Est-il bien qu'une personne misérable comme moi s'occupe d'une chose aussi élevée que l'oraison? Ne va-t-on pas concevoir de moi une opinion trop favorable, si je ne suis pas la voie commune à tous les mortels? Les extrêmes ne sont pas bons, même dans les pratiques de vertu. Pécheresse comme je le suis, ne vais-je pas m'exposer à tomber de plus haut? Peut-être resterai-je en chemin et serai-je un scandale pour les bons? Une personne comme moi ne doit point prétendre à des singularités.
Hélas ! mes filles, comme elles sont nombreuses les âmes à qui le démon a dû causer les plus graves préjudices par des réflexions de ce genre ! Elles regardent comme de l'humilité toutes ces pensées et beaucoup d'autres que je pourrais rapporter. Cela vient de ce que nous ne nous connaissons pas encore. La connaissance de nous-mêmes est déviée ; et si nous ne sortons jamais de la considération de nos misères, il n'y a pas lieu de s'en étonner. On peut s'attendre à cela et à quelque chose de pis. Aussi, mes filles, je vous en conjure, portez les regards sur le Christ notre bien; c'est là que vous apprendrez la véritable humilité; portez-les également sur les Saints; cette vue ennoblira votre entendement, comme je l'ai déjà dit, et la connaissance de vous-mêmes ne vous rendra plus rampantes et pusillanimes.
Il ne s'agit sans doute ici que de la première demeure. Néanmoins elle est très riche; elle est même d'un si
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P829 CHAPITRE DEUXIÈME
haut prix que l'âme qui se débarrasse des reptiles qui s'y trouvent ne peut manquer de passer plus avant. Mais il est bon de savoir combien sont terribles les artifices et les ruses que le démon emploie pour empêcher les âmes de se connaître et de se rendre compte du chemin qu'elles doivent suivre.
D'après mon expérience, je pourrais vous donner des marques excellentes de ces premières demeures. Voilà pourquoi je vous dis de considérer qu'elles renferment non pas un petit nombre seulement, mais une infinité d'appartements. Les âmes y pénètrent de bien des façons; les unes et les autres y arrivent animées d'une bonne intention; mais comme l'intention du démon est toujours si perfide, il doit mettre dans chacune de ces demeures plusieurs légions de mauvais esprits afin d'empêcher les âmes de passer aux autres demeures ; et comme les pauvres âmes ne le comprennent pas, il leur dresse toutes sortes d'embûches pour les tromper. Son pouvoir toutefois est moins grand vis-à-vis de celles qui sont plus rapprochées de la demeure où habite le Roi. Dans ces premières demeures, au contraire, les âmes sont encore imprégnées de l'esprit du monde, plongées dans ses plaisirs, enivrées enfin par ses honneurs et ses prétentions. Les sens et les puissances qui sont les vassaux que Dieu leur a donnés ne sont pas encore assez forts par eux-mêmes; ces âmes sont facilement vaincues, malgré leur désir de ne point offenser Dieu et malgré leurs bonnes œuvres. Celles qui se verront en cet état doivent recourir souvent et de leur mieux à Sa Majesté, prendre sa sainte Mère pour avocate, et supplier les saints de les soutenir dans ce combat, puisque leurs serviteurs ont peu de force pour se défendre eux-mêmes. A la vérité, dans quelque état que l'on se trouve, il faut le secours de Dieu. Que Sa Majesté daigne nous le donner dans sa miséricorde ! Ainsi soit-il !