extrait 5

Quant à ces faveurs surnaturelles que Dieu opère dans l'âme, on nous en dit peu de chose. Si donc on vient à en traiter et à l'expliquer de diverses manières pour nous en don­ner l'intelligence, nous éprouverons une vive conso­lation à contempler ce céleste château de l'âme, si peu connu des mortels, bien qu'il soit recherché d'un grand nombre. Le Seigneur, il est vrai, a jeté quelque lumière sur ce point par d'autres écrits que j'ai com­posés; cependant, je le reconnais, il y a, depuis lors, certaines particularités que je comprends beaucoup mieux, et ce sont surtout les plus difficiles. Le fâcheux, c'est que, pour arriver à les exposer, il me faudra, je le répète, dire une foule de choses qui sont déjà très connues; et il ne saurait en être autrement, quand on a l'esprit aussi peu cultivé que le mien.

   Revenons maintenant à notre château et à ses nombreuses demeures. Vous ne devez pas considérer ces demeures comme si elles étaient l'une à la suite de l'autre et à la file. Portez les regards au centre du château. C'est là qu'est la demeure, le palais où habite le Roi. De même que le fruit savoureux du palmiste 1 est tout entier recouvert d'une foule d'écorces qui l'entourent, ainsi ce palais a-t-il tout autour de lui et au dessus une foule de demeures; d'ailleurs quand il s'agit des choses de l'âme, il faut toujours les voir dans

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1. Arbre très commun en Andalousie et de la famille du palmier; sa moelle, paraît-il, est très agréable au goût.

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P826                       PREMIÈRES       DEMEURES

 

leur plénitude, dans leur largeur et dans leur ampli­tude, sans craindre d'exagérer, car la capacité de l'âme dépasse de beaucoup tout ce que nous pouvons imaginer; enfin toutes les parties du château reçoivent la lumière du Soleil qui s'y trouve.

   Il est très important de ne pas reléguer, pour ainsi dire, dans un coin et de ne pas mettre dans la contrainte les âmes qui s'adonnent quelque peu ou beaucoup à l'oraison. Laissez-les aller librement par ces demeures qui se trouvent en haut, en bas ou sur le côté, dès lors que Dieu les a appelées à une si haute dignité. Ne les obligez pas à rester longtemps dans une seule demeure, serait-ce celle de la connaissance propre. Celle-ci cependant, remarquez-le bien, est tellement nécessai­re, que, seriez-vous dans la demeure même où réside le Seigneur, vous ne devriez jamais, malgré votre élévation, perdre de vue ce que vous êtes; et le voudriez-vous, que vous ne le pourriez pas; car une âme humble doit toujours travailler comme l'abeille qui fait son miel dans la ruche; sans cela, tout est perdu. Sachez-le néanmoins, l'abeille ne manque pas de sortir de sa ruche et de voler de fleur en fleur pour y butiner; ainsi doit faire l'âme qui considère sa pro­pre misère. Qu'elle m'en croie, et prenne parfois son vol pour contempler la grandeur et la majesté de son Dieu. Là elle découvrira sa propre bassesse beaucoup mieux qu'en elle-même, et elle sera plus à l'abri des reptiles qui entrent dans les premières demeures, où elle s'exerce à la connaissance de soi. Sans doute, c'est, je le répète, une grande miséricorde de Dieu qu'elle s'applique à se connaître. Mais, comme on a coutume de le dire, le plus contient le moins. Aussi croyez-moi, vous pratiquerez beaucoup mieux la vertu en considérant les perfections divines qu'en tenant tou­jours le regard fixé sur votre propre limon. Je ne sais si je me fais suffisamment comprendre,

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P827                       CHAPITRE       DEUXIÈME

 

mais cette connaissance de nous-mêmes est tellement importante, que je ne voudrais jamais voir en vous la moindre négligence sur ce point, quelque élevée que vous fussiez dans la contemplation des choses célestes. Tant que nous vivrons sur la terre, il n'y a rien de plus nécessaire pour nous que l'humilité. Je le dis donc de nouveau; il est très bon, il est excellent même de s'ap­pliquer à entrer dans la demeure où l’on s'occupe de cette vertu, avant de prendre son vol vers les autres, parce qu'elle est le chemin qui y conduit. Dès lors que nous pouvons prendre une voie qui est sûre et facile, pourquoi voudrions-nous avoir des ailes pour voler? N'est-il pas préférable de nous appliquer à la suivre toujours mieux? A mon avis toutefois, nous n'arrive­rons jamais à nous connaître nous-mêmes, si nous ne cherchons à connaître Dieu. La vue de sa grandeur nous montrera notre bassesse; celle de sa pureté, nos souillures, et son humilité nous découvrira combien nous sommes loin d'être humbles.

   Il y a deux avantages à cette considération. Le premier, c'est que si une chose blanche paraît beau­coup plus blanche quand elle est à côté d'une noire, et si une noire au contraire paraît beaucoup plus noire à côté d'une blanche, il en est de même des perfections divines; elles paraissent beaucoup plus éclatantes quand elles sont mises en regard de notre bassesse. Le second, c'est que notre intelligence et notre volonté acquièrent une plus haute noblesse et se disposent mieux pour toutes sortes de biens quand l'âme jette les yeux tour à tour sur Dieu et sur elle-même, tandis qu'il y a beaucoup d'inconvénients à ne considérer jamais que le limon de nos misères.

 

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