Revenons à notre splendide et délicieux château, et voyons comment nous pouvons y pénétrer. Il semble que je dis une follie; car si ce château est l'âme elle-
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1. Réminiscence de l'Evangile selon saint Jean, IX, 2.
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même, n'est-il pas clair qu'elle ne peut y entrer? Je n'ignore pas que l'âme et le château sont une même chose; et mon langage semble aussi insensé que si je disais à quelqu'un d'entrer dans un appartement où il est déjà. Mais vous devez savoir qu'il y a de grandes différences dans la manière d'habiter un appartement. Elles sont nombreuses les âmes qui se trouvent dans l'enceinte extérieure du château, là où se tiennent les gardes; elles ne se préoccupent point d'y entrer, ni de savoir ce qu'il y a dans un si riche palais, ou quel est celui qui l'habite ou quelles en sont les demeures. Vous aurez lu, sans doute, dans certains livres d'oraison que l'on conseille à l'âme de rentrer au-dedans d'elle-même. Eh bien, c'est précisément de cela qu'il s'agit ici.
Les âmes qui ne font pas oraison, me disait, il y a peu de temps, un grand théologien, sont comme un corps paralysé ou perclus, qui a des pieds et des mains, mais qui ne peut s'en servir. Certaines âmes, en effet, sont tellement infirmes et tellement habituées à ne s'occuper que des choses extérieures, qu'on ne saurait les en tirer et qu'elles semblent dans l'impuissance de rentrer en elles-mêmes. Elles ont déjà contracté une telle habitude de vivre au milieu des reptiles et des bêtes qui se trouvent autour du château qu'elles en ont pris, pour ainsi dire, la ressemblance. Malgré la noblesse de leur nature et le pouvoir qu'elles avaient de converser avec Dieu lui-même, elles ne sont point sorties de cet état. Si elles ne s'appliquent pas à reconnaître combien est profonde leur misère et à y porter remède, si, de plus, elles ne portent pas leurs regards sur elles-mêmes, elles seront changées en statues de sel, comme la femme de Lot, qui avait regardé en arrière 1.
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1. Réminiscence du livre de la Genèse, XIX, 20.
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D'après ce que je puis comprendre, la porte qui donne entrée dans ce château, c'est l'oraison et la considération. Je ne dis pas qu'il s'agit plutôt de l'oraison mentale que de la prière vocale. Dès lors que la prière est véritable, elle doit être accompagnée de la considération. Car la prière où l'on ne considère ni à qui on parle, ni ce qu'on dit, ni la nature de celui qui prie, ou celle de celui à qui on s'adresse, je ne saurais l'appeler oraison, alors même que l'on remuerait beaucoup les lèvres. Parfois, il est vrai, il y aura oraison, alors même que l'âme n'apporterait pas cette sollicitude; cela viendra alors de ce qu'elle l'aura faite d'autres fois. Mais celui qui va ordinairement s'entretenir avec la Majesté divine, comme il le ferait avec son esclave, qui ne considère pas même s'il s'exprime mal, ou non, et dit tout ce qui lui vient à l'esprit, ou ce qu'il a appris par cœur afin de le répéter ensuite à loisir, celui-là ne fait pas ce que j'appelle l'oraison. Plaise à Dieu que personne parmi les chrétiens n'en ait une de cette sorte! Quant à vous, mes Sœurs, j'espère de la bonté de Dieu que vous n'agirez jamais ainsi. Vous êtes d'ailleurs habituées à vous occuper des choses intérieures; et c'est là un très bon moyen pour ne point tomber dans un tel abrutissement 1.
Nous ne nous adressons donc point à ces âmes paralysées. Si le Seigneur lui-même ne leur commande pas de se lever, comme à cet homme qui depuis trente 2 ans était sur le bord de la piscine, elles sont bien à plaindre et grandement exposées à se perdre. Parlons plutôt à ces âmes qui finissent par entrer dans le château. Tout engagées qu'elles sont dans le monde, elles ont pourtant de bons désirs; elles se recommandent parfois et de loin en loin à Notre-Seigneur; elles considèrent
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1.La Sainte a mis le mot bestialidad, bestialité.
2.Pour trente-huit ans, est-il dit dans saint Jean, v, 5.
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ce qu'elles sont, bien que ce ne soit pas d'une manière très approfondie. De temps en temps dans le mois, elles font des prières où elles apportent la pensée de mille affaires dont leur esprit est presque toujours occupé, car elles sont tellement attachées aux choses de ce monde que leur cœur s'en va là où est leur trésor. Cependant elles s'arrachent parfois à toute préoccupation terrestre. Or c'est une grande chose pour trouver la porte du château que de se connaître soi-même et de constater que l'on suivait une mauvaise route. Enfin ces âmes entrent dans les premières demeures d'en bas, mais elles y sont accompagnées de tant de reptiles 1 qu'ils ne lui permettent ni de contempler la beauté du château, ni d'y trouver le repos. Néanmoins c'est déjà beaucoup qu'elles soient entrées.