extrait 2

  Tandis que je priais aujourd'hui Notre-Seigneur de parler à ma place, parce que je ne savais que dire, ni de quelle manière je devais commencer ce travail que l'obéissance m'impose, il s'est présenté à mon esprit ce que je vais dire maintenant, et qui sera en quelque sorte le fondement de cet écrit.

  On peut considérer l'âme comme un château qui est composé tout entier d'un seul diamant ou d'un cris­tal très pur, et qui contient beaucoup d'appartements, ainsi que le ciel qui renferme beaucoup de demeures 1. De fait, mes Sœurs, si nous y songions bien, nous verrions que l'âme du juste n'est pas autre chose qu'un paradis, où Notre-Seigneur, selon qu'il l'affirme lui-

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1. La Sainte, se rendant un jour en 1579 de Médina del Campo à Avila, rencontra don Diego de Yépès, son ancien confesseur à Tolède. Elle lui raconta comment tout le plan de ce livre lui avait été montré en un instant dans une vision. — Cf. Vie de la Sainte envoyée à Louis de Léon par don Diego de Yépès. P. Silv., II, ap. xcii.

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même, trouve ses délices. Dès lors, quelle doit être d'après vous la demeure où un Roi si puissant, si sage, si pur, si riche de tous les biens, daigne mettre ses complaisances ! Pour moi, je ne vois rien à quoi l'éminente beauté d'une âme et sa vaste capacité puissent être comparées. A la vérité, notre intelligence, si clairvoyante qu'elle soit, ne peut le comprendre, comme elle ne saurait, non plus, se représenter Dieu; car il nous le déclare, c'est à son image et à sa ressem­blance qu'il nous a créés.

  Or si la chose est vraie, et elle l'est, il n'y a aucun motif pour nous fatiguer à vouloir comprendre la beauté de ce château; puisqu'il y a entre lui et Dieu la même différence qui existe entre la créature et le Créateur; car il n'est qu'une créature; mais il suffit d'apprendre de Sa Majesté que ce château est fait à son image pour avoir quelque légère idée de la dignité sublime et de la beauté de l'âme. Ce ne serait donc pas une minime infortune, ni une petite confusion, si par notre faute nous ne pouvions nous comprendre nous-mêmes, ni savoir ce que nous sommes. Quelle ignorance ne serait pas, mes filles, celle d'une personne à qui l'on demanderait qui elle est, et qui ne se connût pas elle-même ou qui ne sût pas quel est son père, quelle est sa mère, ni quel est son pays ! Ce serait là une insigne stupidité; or la nôtre est incomparablement plus grande, dès lors que nous ne cherchons pas à savoir ce que nous sommes, et que nous ne nous occupons que de notre corps. Nous savons bien d'une façon générale que nous avons une âme, parce que nous l'avons entendu dire et que la foi nous l'enseigne. Mais quels biens sont renfermés en elle; quel est Celui qui habite au-dedans d'elle; quelle en est la valeur inestimable? C'est là ce que nous ne considérons que rarement; voilà pourquoi nous avons si peu à cœur de mettre tous nos soins à en conserver la beauté. Toute notre sollicitude se porte

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P816              PREMIÈRES        DEMEURES


sur la grossièreté de l'enchassure du diamant, ou enceinte de ce château, c'est-à-dire sur notre propre corps.

   Considérons donc que ce château a, comme je l'ai dit, beaucoup d'appartements, les uns en haut, les autres en bas et sur les côtés, tandis qu'au centre, au milieu de tous les autres, se trouve le principal, celui où se passent des choses très secrètes entre Dieu et l'âme. Il est nécessaire que vous remarquiez bien cette comparaison. Peut-être m'aidera-t-elle, avec le secours de Dieu, à vous faire connaître quelques-unes des grâces qu'il lui plaît d'accorder aux âmes, et la diffé­rence qu'il y a entre elles. Je m'y appliquerai jusqu'au point où je le croirai possible ; car personne, ni surtout une créature aussi misérable que moi, ne saurait les comprendre toutes, tant elles sont nombreuses. Quand il plaira au Seigneur de vous en favoriser, ce sera une grande consolation pour vous de savoir déjà que c'est là une chose possible ; et s'il ne vous les accorde pas, vous le louerez du moins de sa bonté infinie. De même qu'il ne nous est pas nuisible de considérer les biens du ciel et le bonheur dont jouissent les bienheureux, que c'est là, au contraire, un motif de joie pour nous, et un stimulant pour travailler à l'acquisition de la gloire qu'ils possèdent, de même il ne peut pas résulter de dommage pour nous à considérer qu'un Dieu si grand peut se communiquer dès cet exil à des vers de terre si abjects. Il n'y en a pas non plus à aimer une bonté si excessive et une miséricorde si profonde. Je regarde comme certain que celui qui se scandalise quand il entend dire que Dieu peut accorder ici-bas une telle faveur est bien dépourvu d'humilité et d'amour du prochain. Et de fait comment pourrions-nous ne pas nous réjouir de ce que Dieu accorde de telles grâces à un de nos frères? cela l'empêche-t-il de nous faire les mêmes faveurs? Comment ne pas nous réjouir encore

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P817                  CHAPITRE       PREMIER

 

quand il manifeste ses grandeurs en qui il lui plaît? Il n'a parfois d'autre but que de les montrer au grand jour; c'est ce qu'il affirme au sujet de l'aveugle à qui il rendit la vue, quand les Apôtres lui demandèrent si cet homme était aveugle à cause de ses propres péchés ou à cause de ceux de ses parents 1. Ainsi donc, quand il accorde ses faveurs à certaines âmes, ce n'est pas parce que ces âmes sont plus saintes que d'autres à qui il les refuse, mais parce qu'il veut manifester sa grandeur, comme nous le voyons dans saint Paul et sainte Madeleine. Il nous invite d'ailleurs par là à le louer dans ses créatures.

  On pourra me dire que ces choses paraissent impos­sibles et qu'il serait bon de ne pas scandaliser les faibles. Mais que ceux-ci n'y ajoutent pas foi, c'est un moindre mal que d'empêcher de profiter de ces grâces les âmes à qui Dieu les accorde. Celles-ci seront, au contraire, remplies de joie, et se stimuleront à aimer davantage celui qui les enrichit de tant de miséricordes, quand elles verront qu'il possède tant de pouvoir et de majesté. D'ailleurs il est évident pour moi que les âmes avec lesquelles je m'entretiens ne sont pas exposées à pareil danger. Elles savent fort bien et elles croient que Dieu donne encore de plus hautes marques de son amour. Pour moi, je suis persuadée que quiconque ne croit pas cette vérité ne la goûtera pas par expérience. Dieu, en effet, aime beaucoup que nous ne fixions pas de limite à ses œuvres; n'en mettez jamais non plus, vous, mes Sœurs que le Seigneur ne conduirait pas par cette voie.

 

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