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CHAPITRE II

 

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   J'ai connu quelques âmes et je crois même pouvoir dire beaucoup d'âmes parmi celles qui sont arrivées à cet état. D'après ce qu'on en peut juger, il y avait de longues années qu'elles servaient le Seigneur avec droiture et sagesse, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Puis, lorsqu'elles auraient dû, ce semble, dominer déjà le monde ou du moins en être bien désabusées, et que Sa Majesté les a éprouvées en des choses peu importantes cependant, elles se sont laissées aller à tant d'inquiétude et d'angoisse de cœur que je n'en revenais pas; j'en étais même effrayée. Leur donner un conseil était inutile. Comme elles faisaient pro­fession de vertu depuis si longtemps, il leur semblait qu'elles étaient capables d'enseigner les autres et qu'el­les n'avaient que trop de raison d'être sensibles à ces épreuves. Enfin, je n'ai point trouvé et je ne trouve point d'autre moyen de consoler de telles personnes, que celui de leur montrer une vive compassion pour leurs peines; et à la vérité on doit compatir à une telle misère, mais il faut, en outre, ne point contredire leur manière de voir, car elles ont toutes sortes de belles raisons pour se persuader qu'elles souffrent pour Dieu; voilà pourquoi elles ne peuvent comprendre que ce

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soit une imperfection; et c'est là une autre erreur où tombent des âmes si avancées. Qu'elles soient sensibles à l'épreuve, il n'y a pas lieu de s'en étonner, bien qu'à mon avis la peine qu'elles éprouvent pour de semblables choses devrait passer promptement. Dieu, en effet, veut bien souvent que ses élus sentent leur misère. Il suspend quelque peu le cours de ses faveurs, et cer­tes cela suffit pour leur apprendre à se connaître aus­sitôt. Ils comprennent immédiatement ce genre d'é­preuve, parce qu'ils voient très clairement leurs défauts; parfois même ils ont moins de peine d'endurer cette épreuve, que de se voir, malgré eux, sensibles aux choses de ce monde qui ne sont cependant pas très pénibles à supporter. Je vois là une grande miséricorde de Dieu; car bien que ce soit là une faute, cette faute leur est très profitable, puisqu'elle les fait avancer dans l'humilité.

  Il n'en est pas de même des personnes dont je parlais. Dans leurs pensées, elles canonisent, je le répète, leurs épreuves, et elles voudraient que les autres les canonisent comme elles. Je veux vous en rapporter quelques exemples, afin que par là nous apprenions à nous connaître et même à nous éprouver, avant que le Seigneur ne s'en charge. Ce serait un grand point pour nous d'y être tout d'abord préparés et d'avoir une vraie connaissance de nous-mêmes.

  Voici un homme riche, sans enfants et sans personne à qui il lui plaît de laisser son héritage; il vient à souffrir quelque perte dans ses biens; cette perte tou­tefois n'est pas tellement considérable qu'il ne lui reste non seulement le nécessaire, mais encore beaucoup plus que ce qu'il lui faut pour lui-même et pour sa maison. Supposez qu'il se laisse aller à autant de trou­ble et d'inquiétude que s'il n'avait plus un seul pain à manger. Comment Notre-Seigneur pourra-t-il l'en­gager à tout quitter par amour pour lui? Il répondra

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peut-être qu'il regrette ses biens, parce qu'il voulait les distribuer aux pauvres. Mais, à mon avis, Dieu veut qu'au lieu de se laisser aller à ces sentiments de charité, il se conforme à ce que fait Sa Majesté et que, tout en cherchant à recouvrer ses biens, il tienne son âme dans la paix. S'il n'y parvient pas, parce que le Seigneur ne l'a pas encore élevé à une perfection assez haute, je le conçois ; il devrait comprendre du moins qu'il n'a pas la liberté d'esprit nécessaire, et alors la demander et se disposer à la recevoir de la bonté de Dieu.

  Voici une autre personne qui a suffisamment de quoi vivre et même beaucoup plus. Il se présente pour elle une occasion d'augmenter sa fortune. Qu'elle prenne ce bien, s'il lui est donné, à la bonne heure; mais qu'elle fasse des démarches pour se le procurer, et qu'une fois qu'elle en est en possession, elle cherche à acquérir toujours davantage, non, je ne l'approuve pas, quelles que soient ses bonnes intentions; car, je le répète, il s'agit d'une personne d'oraison et de vertu; aussi, croyez-moi, elle n'arrivera jamais aux demeures les plus voisines de celles du Roi.

  Il en est de même, pour peu que l'on déprécie ces personnes, ou qu'on touche à leur honneur. Sans doute, Dieu leur accorde souvent la grâce de le bien supporter; il souhaite beaucoup, en effet, favoriser la vertu en public, afin que l'estime que l'on a de ces personnes ne soit pas diminuée; de plus, notre Bien est si plein de miséricorde qu'il se plaît à récompenser les services qu'il en a reçus. Toutefois il leur reste au fond de l'âme une inquiétude qu'elles sont impuissantes à dominer et qui ne les quitte pas de sitôt. Mais, ô mon Dieu, ne sont-ce pas là cependant des personnes qui considè­rent depuis tant d'années non seulement comment Notre-Seigneur a souffert, mais encore combien il est avantageux de souffrir et qui même le désirent? Elles

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voudraient que tout le monde eût un train de vie aussi bien réglé que le leur. Plaise à Dieu qu'elles ne s'imaginent pas que leur chagrin a pour cause le péché commis par le prochain et que dans leur pensée elles ne s'en fassent un mérite !

 

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