Voici donc ce que je comprends de ce réveil et de cette vision. Comme l'âme est en Dieu d'une manière éminente, ainsi que toutes les créatures, Dieu lui enlève quelques-uns de ces voiles nombreux qu'elle porte sur les yeux pour qu'elle puisse voir comment il est. C'est alors qu'elle voit comme par un transparent, car tous les voiles ne sont pas enlevés, la face de Dieu, toute pleine de grâce et de beauté, elle voit comment il meut lui-même toutes les créatures par sa vertu ; il lui semble en même temps qu'elle voit ce qu'il fait, comment il se meut dans les créatures, et comment les créatures se meuvent en lui d'une manière ininterrompue. Voilà pourquoi il semble à l'âme que c'est lui qui se meut et se réveille, tandis que c'est elle qui se meut et se réveille. Telle est la misère de notre condition sur la terre, que nous pensons que les autres sont comme nous et que nous les jugeons comme nous-mêmes ; car notre jugement se forme sur ce que nous sommes, et non sur ce que les autres sont. Ainsi, par exemple, le voleur pense que tous les autres sont voleurs comme lui ; le luxurieux est persuadé que tous les autres sont comme lui ; le méchant de même, mais l'homme de bien juge en bonne part tout le monde, parce qu'il est bon. Celui qui est négligent et endormi s'imagine que les autres sont de même. Aussi quand nous sommes négligent et endormi devant Dieu, nous nous imaginons que c'est Dieu qui dort et nous néglige, comme on le voit dans le Psaume XLIII, où David dit à Dieu : Levez-vous, Seigneur, pourquoi dormez-vous ? Levez-vous!
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P1041 STROPHE QUATRIÈME
Il attribue à Dieu ce qui se passe chez l'homme ; or, c'est l'homme qui est endormi et découragé, et il dit à Dieu de se réveiller et de se lever, quand pourtant celui qui garde Israël ne dort jamais. Mais, en vérité, comme tout le bien de l'homme vient de Dieu et que l'homme par lui-même ne peut rien faire de bien, on dit que notre réveil est le réveil de Dieu, et que notre élévation est celle de Dieu. Le sens de la parole de David serait donc le suivant : Relevez-nous deux fois et réveillez-nous, parce que nous étions endormis et tombés de deux manières. Aussi, parce que l'âme était dans ce sommeil, d'où elle n'aurait jamais pu sortir par elle-même, et que Dieu seul est celui qui a pu lui ouvrir les yeux et la réveiller, elle appelle à bon droit ce réveil le réveil de Dieu, quand elle dit ; Vous vous réveillez dans mon sein. Réveillez-vous et éclairez-nous, Vous, ô mon Dieu, pour que nous reconnaissions et aimions les biens que vous nous préparez, et nous comprendrons que c'est vous qui nous mettez en mouvement pour nous combler de faveurs et que vous vous êtes souvenu de nous.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1040-1041)