41 Voie unitive

XI

 

   Ces maîtres spirituels dont nous parlons ne comprennent donc pas les âmes qui marchent déjà dans cette voie de la contemplation paisible et solitaire. Ils n'y sont pas arrivés et ils ignorent ce que c'est que de sortir de l'oraison discursive, ou méditation, comme je l'ai dit ; ils s'imaginent que ces âmes sont dans l'oisiveté. Voilà pourquoi ils les troublent et les empêchent de jouir de la paix de cette contemplation paisible et tranquille dont Dieu les favoriserait, ils les obligent à reprendre le chemin de la méditation ou du discours imaginaire et à multiplier leurs actes intérieurs. Une telle méthode cause alors à ces âmes beaucoup de répugnance, de sécheresse et de distractions ; elles voulaient rester dans leur saint repos et

=================================

P1012        LA    VIVE   FLAMME   D'AMOUR

 

dans leur recueillement tranquille et pacifique. Or, comme leurs sens n'y trouvent aucun goût, aucun appui et ne savent que faire, ces directeurs les portent à rechercher des douceurs et des consolations quand ils devraient leur conseiller tout le contraire. Mais ces âmes, ne pouvant plus leur obéir comme précédemment, parce que ce temps est passé et que ce n'est plus leur voie, elles se troublent doublement et s'imaginent qu'elles sont perdues ; leurs directeurs les confirment dans cette pensée, les plongent dans les sécheresses, et leur enlèvent ces onctions précieuses que Dieu leur donnait dans la solitude et la paix. Or c'est là, comme je l'ai dit, un préjudice considérable, ces âmes tombent dans une désolation complète ; d'un côté, elles perdent, et de l'autre elles souffrent sans profit aucun. Ces directeurs ignorent ce que c'est que la vie spirituelle, ils font une grande injure à Dieu et lui manquent de respect en mêlant leur main grossière à son œuvre. Comme il lui en a coûté beaucoup pour amener ces âmes au point où elles sont, il regarde comme très important de les avoir amenées à cette solitude où il place leurs puissances et leurs opérations naturelles dans une abnégation complète, afin de pouvoir leur parler au cœur, comme c'est son désir constant. Il prend désormais en main leur direction ; il règne en elles par l'abondance de la paix et du repos ; il arrête l'activité naturelle des puissances qui les portait à travailler toute la nuit, mais en vain ; il les nourrit sans avoir besoin de recourir au sens ou à sa coopération ; car ni le sens ni sa coopération ne sont capables d'arriver jusqu'à l'esprit.

   Or, si nous voulons avoir une idée de l'estime qu'il fait de cette tranquillité, de ce sommeil de l'âme, de ce transport des sens, nous n'avons qu'à considérer cette supplique extraordinaire, cette prière efficace que l'Époux adresse dans les Cantiques en ces termes :

 =================================

P1013             STROPHE     TROISIÈME

 

Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, par les chevreuils et les biches des champs, de ne pas réveiller ma Bien-Aimée, et de ne pas la faire sortir de son sommeil jusqu'à ce qu'elle le veuille1. Par là, il nous fait comprendre l'estime qu'il a de ce sommeil et de cet oubli solitaire, puisqu'il nous rappelle ces animaux qui vivent si solitaires et si tranquilles dans les profondeurs du désert. Néanmoins les directeurs dont nous parlons ne veulent pas laisser l'âme dans le repos et la quiétude ; ils l'obligent à travailler sans relâche et à agir de façon à ne pas laisser de place à l'action de Dieu, et à la détruire même ou à la faire disparaître par l'opération de l'âme. Ils sont devenus semblables à ces petits renards qui portent le ravage dans la vigne fleurie de l'âme2. Aussi le Seigneur se plaint-il d'eux par la bouche d'Isaïe : Vous avez ravagé ma vigne3.

   Mais, dira-t-on, si ces directeurs se trompent, c'est qu'ils sont animés d'un beau zèle, et qu'ils n'en savent pas davantage. Je réponds que cela ne les excuse pas, car ils donnent témérairement des conseils sans connaître d'abord la voie par laquelle l'âme marche, ni l'esprit qui l'anime ; dès lors qu'ils ne comprennent pas cette âme, pourquoi osent-ils mettre la main à une œuvre qui est au-dessus de leur portée, et ne la laissent-ils pas à de plus instruits qu'eux? Non, ce n'est pas une chose de peu d'importance, ni une faute légère que de causer à une âme la perte de biens inestimables ou même parfois de la laisser dans un état complet de perdition par suite d'un conseil téméraire. Voilà pourquoi celui qui se trompe par témérité quand il devait donner un jugement éclairé

---------

1.Cant. III, 5.

2.Ibid. II, 15.

3. Is. III, 14.

=================================

 P1014        LA    VIVE   FLAMME   D'AMOUR

 

comme y sont obligés tous ceux qui exercent le saint ministère, subira certainement un châtiment en rapport avec le préjudice qu'il a causé. Il faut s'occuper des choses de Dieu avec beaucoup de circonspection et les yeux tout grands ouverts, surtout quand il s'agit de choses aussi importantes et d'affaires aussi graves que le sont celles des âmes favorisées dont nous parlons et où sont en jeu des biens et des maux presque infinis, selon que la direction donnée est bonne ou mauvaise.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1011-1014)

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon