Mais il y a une autre sorte de brûlure qui est faite sous la forme intellectuelle et qui d'ordinaire est très sublime ; voici comment elle est produite. Quand l'âme est embrasée de l'amour de Dieu, sans l'être cependant au degré dont nous venons de parler, bien qu'il convienne qu'elle le soit fortement pour éprouver ce que je vais exposer, il arrive qu'elle se sent attaquée intérieurement par un séraphin. Cet esprit céleste, armé d'une flèche ou d'un dard tout embrasé du feu de l'amour, transperce l'âme qui est déjà toute en feu comme un charbon rougi, ou plutôt qui n'est plus qu'une flamme ; il la brûle d'une manière sublime en même temps il la transperce de son dard, et alors la flamme de l'âme s'agite et monte aussitôt avec force, comme celle d'une fournaise embrasée lorsqu'on y attise le feu. Aussi quand l'âme est blessée par ce dard enflammé, elle sent une plaie de délices inexprimables. Elle est tout entière remplie de suavité quand elle reçoit le coup impétueux du séraphin, elle éprouve une ardeur extrême et une défaillance d'amour, elle sent la blessure délicate qu'elle a reçue et la vertu merveilleuse de cette herbe qui a servi à bien tremper le dard dont la pointe aiguë, pénétrant la substance de son esprit, a transpercé jusqu'à son cœur. C'est dans ce point intime où s'est produite la blessure, au milieu du coeur de l'esprit, semble-t-il, que se perçoivent les plus enivrantes délices, et qui pourra en parler comme il convient ! L'âme sent là comme un grain tout petit, semblable à un grain de sénevé, mais extrêmement actif et embrasé qui projette autour de lui les flammes les plus vives d'un feu tout embrasé d'amour. Ce feu provient de la substance et de la vertu de ce point brûlant où se trouvent la substance et la vertu de cette herbe dont nous avons parlé. L'âme sent qu'il se répand d'une manière subtile dans toutes ses veines
=================================
P951 STROPHE DEUXIÈME
spirituelles et substantielles, mais selon sa puissance et son énergie. Elle en est fortifiée et en éprouve une ardeur extrême. Son amour se purifie alors à un tel point qu'il lui semble découvrir en elle des mers immenses d'un feu d'amour qui atteint toutes les hauteurs et toutes les profondeurs et remplit tout d'amour. Il semble alors à l'âme que l'univers entier est une mer immense d'amour où elle est submergée, sans qu'elle puisse voir le terme ou la fin de cet amour ; mais, comme nous l'avons dit, elle voit que c'est en elle-même que se trouvent le point de départ et le centre de cet amour.
Les délices dont l'âme est comblée en cet état sont quelque chose d'inexprimable. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle comprend combien l'Évangile a raison quand il compare le royaume des cieux à un grain de sénevé qui, tout petit qu'il est, renferme tant de vigueur qu'il devient un grand arbre. Ainsi l'âme devenue un immense incendie d'amour voit que sa transformation provient de ce petit point embrasé qui se trouve au cœur même de son esprit.
Il y a peu d'âmes qui arrivent à un degré si éminent. Il y en a cependant quelques-unes qui y sont parvenues ; ce sont surtout celles de ces personnages dont la vertu et l'esprit devaient se transmettre dans la succession de leurs disciples. Dieu, en donnant à ces chefs de familles les prémices de son esprit, leur a conféré des trésors et des grandeurs en rapport avec la succession plus ou moins grande d'enfants qui devaient embrasser leur règle et leur esprit.
Revenons maintenant à l'opération du séraphin qui produit une plaie et une blessure dans l'intime de l'esprit. Dieu permet parfois que quelque effet de cette faveur apparaisse dans le corps d'une manière conforme à ce qu'elle est à l'intérieur. La blessure et la plaie se manifestent alors extérieurement ; c'est ce qui
=================================
P952 LA VIVE F LA M ME D' AMOUR
arriva quand le séraphin blessa d'amour l'âme de saint François, en lui faisant cinq plaies ; l'effet s'en manifesta sur son corps, qui en porta l'empreinte et qui fut blessé lui aussi, comme l'âme. Car d'ordinaire Dieu ne fait aucune faveur au corps, qu'il ne l'ait accordée tout d'abord et surtout à l'âme. Et alors plus les délices et la force d'amour causées par la blessure à l'intérieur de l'âme sont élevées, plus aussi est vive la douleur qui provient de la blessure faite à son corps ; ces deux effets grandissent simultanément, et voici pourquoi les âmes dont nous parlons, étant déjà purifiées et ayant acquis une force divine spéciale, ce qui est pour leur chair fragile une cause de douleur et de torture est pour leur esprit devenu fort et sain une source de douceur et de suavité. Aussi est-ce un prodige merveilleux que de sentir la douleur grandir en même temps que la suavité. Job le reconnaissait fort bien quand, à la vue de ses plaies, il dit à Dieu : Vous retournant vers moi, vous me crucifiez d'une manière admirable1. C'est, en effet, une grande merveille et une chose vraiment digne de la suavité et de la douceur que Dieu tient en réserve à ceux qui le craignent2, que de leur faire goûter d'autant plus de saveur et de douceur qu'il leur cause plus de douleur et de torture. Mais quand la plaie est produite seulement dans l'âme, sans qu'elle se manifeste à l'extérieur, les délices dont elle est la source peuvent être plus intenses et plus élevées, car la chair est un obstacle pour l'esprit, et si elle en reçoit des biens, elle tire les rênes de son côté, réprime l'élan de ce coursier rapide et modère sa vigueur, car si l'esprit veut user de sa force les rênes se rompront ; mais jusqu'alors, la chair nuit certainement à sa liberté. Le sage a dit,
------------------
1.Job, X, 16.
2.Ps. XXX, 20.
=================================
P953 STROPHE DEUXIÈME
d'ailleurs : Le corps, qui est sujet à la corruption, appesantit l'âme, et la demeure terrestre opprime le sens spirituel qui par lui-même comprend beaucoup de choses1.
0 plaie délicieuse !
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 950-953)