16 La voie unitive

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Déchirez la toile qui s'oppose à notre douce rencontre.

 

   Cette toile est l'obstacle à une affaire si importante car il est facile de s'unir à Dieu quand les obstacles sont enlevés et qu'on a rompu les toiles qui séparent l'âme de Dieu. Les toiles qui peuvent empêcher leur union et qu'il faut rompre pour qu'elle se réalise et que l'âme arrive à la possession parfaite de Dieu, sont, nous pouvons le dire, au nombre de trois ; la première est temporelle et renferme toutes les créatures ; la seconde est naturelle et comprend les opérations et inclinations purement naturelles ; la troisième est sensitive et regarde l'union de l'âme et du corps ; ou la vie sensitive et animale dont parle saint Paul en ces termes : Nous savons que si notre maison terrestre vient à se dissoudre, nous avons une habitation divine dans le ciel. Or, il faut nécessairement que les deux premières toiles soient rompues avant que l'âme arrive à posséder l'union divine qui exige le renoncement et l'abnégation par rapport à toutes les choses de ce monde, comme aussi la mortification de

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1. Mal. VI, 10.

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toutes les tendances et affections naturelles ; c'est par là que toutes les opérations de l'âme, de naturelles qu'elles  étaient,  sont  devenues  divines.  Tous  ces obstacles ont été brisés, toutes ces transformations se sont accomplies par les touches pénibles de la flamme divine, à l'époque où elle faisait souffrir l'âme, car c'est par la purification spirituelle dont nous avons parlé plus haut que l'âme achève de rompre les deux premières toiles. De là elle en arrive à l'union avec Dieu dont nous parlons maintenant. Il ne lui reste plus qu'à rompre la troisième toile, la sensitive. Voilà pourquoi elle parle d'une seule toile et non de plusieurs.

   Or cette dernière toile étant si subtile, si fine, si spiritualisée par suite de l'union de l'âme avec Dieu, la flamme ne l'attaque pas d'une manière douloureuse et pénible comme les deux précédentes, mais avec douceur et suavité. Voilà pourquoi l'âme l'appelle une douce rencontre. Elle la trouve d'autant plus douce et suave qu'elle se croit plus rapprochée du moment où va se rompre la toile de la vie... Or, remarquons-le bien, la mort naturelle de ceux qui parviennent à cet état, peut, au point de vue humain, paraître semblable à celle des autres ; mais la cause et le mode en seront très différents. Car si les autres meurent par suite d'une maladie ou de la vieillesse, ceux dont nous parlons pourront  également  paraître  succomber  à la maladie ou à la vieillesse, mais ce qui sépare leur âme de leur corps est uniquement un élan ou un transport d'amour beaucoup plus élevé, beaucoup plus fort et plus puissant que les précédents, puisqu'il a réussi à rompre la toile et à emporter avec lui le joyau de l'âme. Aussi la mort de ces personnes est-elle très douce et très suave, elle l'est beaucoup plus que ne l'a été toute la durée de leur vie spirituelle ; car elles meurent dans des élans et des transports de l'amour le plus élevé et le plus suave, comme le cygne dont le

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chant est plus mélodieux quand il se meurt. Voilà pourquoi David a dit : que la mort des saints est précieuse devant Dieu1. C'est ici que viennent se concentrer toutes les richesses de l'âme ; c'est là que vont se perdre dans l'océan divin les fleuves d'amour de l'âme qui sont eux-mêmes si vastes et si majestueux qu'ils semblent déjà des mers ; c'est là que viennent se rejoindre le premier et le dernier de ses trésors, ils vont accompagner cette âme qui part pour son royaume, tandis que de tous les confins de la terre retentissent des chants de louanges qui, comme dit Isaïe, proclament la gloire du juste2.

   L'âme sent que le moment des glorieuses rencontres est venu, et qu'elle est sur le point d'entrer en possession de son royaume d'une façon complète et parfaite, car elle constate l'abondance des biens dont elle est enrichie. Elle reconnaît alors, en effet, qu'elle est pure, riche, pleine de vertus et préparée à la récompense éternelle. Dieu lui laisse voir en cet état sa propre beauté ; il lui confie les dons et les vertus dont il l’a enrichie, afin qu'elle transforme tout en amour et en louange ; elle n'a plus la moindre présomption ni vanité ; car le levain d'imperfection n'existant plus, ne peut corrompre la masse. Elle voit qu'il ne manque plus qu'à rompre cette faible toile de la vie naturelle où elle se sent enchaînée, prisonnière et privée de liberté et que son désir est d'être délivrée de ses liens et de se trouver avec le Christ ; elle est désolée de ce qu'une vie si basse et si faible en empêche une autre qui est si élevée et si forte. Aussi en demande-t-elle la fin en ces termes :

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p.935-937)

 

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