Il faut ajouter également que la volonté est sensible à son tourment et à son absence de goût par rapport à cette flamme très ample et pleine de saveur ; elle n'en perçoit pas la suavité parce qu'elle ne la possède pas en soi, et qu'elle n'a que sa misère. Enfin, cette flamme contient une infinité de richesses, de bonté et de délices ; mais l'âme par elle-même n'étant que pauvreté, et n'ayant rien pour se satisfaire, connaît et sent clairement ses misères, sa pauvreté et sa malice, à côté des trésors de cette flamme dont elle ignore tout le prix ; car la malice ne comprend pas la bonté,
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ni la pauvreté, la richesse, etc. ; il faut préalablement que l'âme soit purifiée par cette flamme, et qu'après avoir été transformée, elle soit comblée de richesses de gloire et de délices. Voilà pourquoi elle éprouve tout d'abord une peine supérieure à tout ce qu'on peut exprimer ; il y a en elle des contraires qui luttent les uns contre les autres; d'un côté, toutes ses habitudes imparfaites, et de l'autre. Dieu, qui est le comble de toutes les perfections. Aussi cette flamme doit-elle la transformer en elle-même et lui donner la suavité, la paix et la lumière comme le feu qui transforme le bois quand il le pénètre.
Cette purification intense se vérifie en peu d'âmes. On ne la trouve que chez celles que Dieu appelle à une union très intime. Il dispose à chacun le traitement plus ou moins fort qui lui convient selon le degré où il veut l'élever, et aussi selon ses misères et imperfections. Mais ce traitement semble à l'âme un vrai purgatoire. De même que les esprits se purifient dans ce séjour afin d'arriver à la claire vue de Dieu dans l'autre vie, de même les âmes se purifient sur la terre, afin d'arriver à se transformer en Dieu par amour.
……… Il suffit de savoir que
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ce Dieu qui veut entrer dans l'âme par l'union et la transformation de l'amour est le même qui précédemment l'investissait et la purifiait peu à peu à l'aide de la lumière et de la chaleur de sa flamme céleste ; c'est ainsi que le feu qui pénètre dans le bois est le même, comme nous l'avons dit, que celui qui précédemment préparait ce bois pour pouvoir le pénétrer. De même cette flamme qui est suave à l'âme depuis qu'elle l'a investie, n'est autre que celle qui lui était pénible lorsqu'elle l'investissait peu à peu. Voilà ce que l'âme veut faire comprendre quand elle dit le présent vers :
Puisque vous ne me causez plus de chagrin.
Voici, en somme, ce qu'elle veut dire : Puisque désormais, non seulement vous n'êtes plus obscure pour moi comme précédemment, mais que vous êtes la divine lumière de mon entendement à l'aide de laquelle je puis vous contempler ; puisque non seulement vous ne faites plus défaillir ma faiblesse, mais plutôt que vous êtes la force de ma volonté à l'aide de laquelle je puis vous aimer et jouir de vous dès lors que je suis transformée tout entière dans l'amour divin, non, désormais vous n'êtes plus une peine ni un fardeau pour la substance de mon âme ; vous en êtes plutôt la gloire, les délices et la dilatation. On peut bien, en effet, dire de moi ce que l'on chante dans les divins Cantiques : quelle est celle-ci qui monte du désert, toute comblée de délices, appuyée sur son Bien-Aimé1, et répandant partout l'amour ? Dès lors qu'il en est ainsi:
Achevez votre œuvre, si vous le voulez bien.
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1. Cant. VIII, 5.
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Voici l'explication de ces paroles : Achevez donc de consommer parfaitement avec moi le mariage spirituel et de me donner votre vision béatifique, car c'est là l'union que l'âme demande ici-bas. Sans doute, dans cet état si élevé, elle est d'autant plus soumise et heureuse qu'elle est plus transformée en amour. Elle ne veut rien et ne désire rien pour elle-même, mais elle rapporte tout à Dieu ; car la charité, dit saint Paul, ne recherche point son intérêt1, mais celui du Bien-Aimé. Néanmoins, comme elle vit encore d'espérance, et qu'elle ne peut manquer de sentir quelque vide, elle se laisse aller à des gémissements qui sont suaves sans doute et pleins de douceur mais qui, en même temps, sont d'autant plus expressifs qu'elle est encore plus loin de posséder parfaitement l'adoption des enfants de Dieu. C'est alors qu'elle sera consommée en gloire et que tous ses désirs seront apaisés. Quelque intime que soit son union avec Dieu sur la terre, elle ne sera jamais rassasiée et ne trouvera point le repos, tant qu'elle ne contemplera pas sa gloire2.
Cela est d'autant plus vrai qu'elle en a déjà un avant-goût plein de suavité dans l'état où elle est élevée. Si Dieu ne soutenait sa nature comme il le fit pour Moïse en le plaçant dans le creux du rocher3, afin qu'il pût voir sa gloire sans mourir, elle succomberait à chaque atteinte de ces flammes divines ; car sa partie inférieure est incapable d'endurer un feu de gloire si intense et si élevé. Voilà pourquoi ce désir et le vœu qu'il exprime ne causent ici aucune peine, elle ne peut d'ailleurs en éprouver à cet état ; son désir est suave et plein de délices ; elle ne demande
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1. I Cor. XIII, 5.
2.Ps. XVI, 15.
3.Ex. XXXIII, 22.
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qu'à soumettre son esprit et ses sens ; voilà pourquoi elle dit ce vers : si vous voulez, car la volonté et ses tendances ne font tellement qu'un avec Dieu qu'elle met sa gloire à accomplir ce que Dieu veut. Les reflets de gloire et d'amour qu'elle entrevoit dans ces touches divines et qui sont retenus à sa porte parce que le seuil en est trop étroit sont de telle sorte qu'elle montrerait plutôt peu d'amour si elle ne demandait pas cette perfection et ce complément de l'amour. Il y a plus. L'âme voit que dans cette force pleine de délices et cette communication de l'Époux, le Saint-Esprit l'excite et l'appelle à cette gloire immense; il la lui propose, en effet, et prend des moyens merveilleux pour la lui mettre sous les yeux et se sert des sentiments les plus suaves pour suggérer ses paroles à l'Épouse au livre des Cantiques. Elle les rapporte elle-même en ajoutant : Considérez ce que me dit l'Époux : Levez-vous, pressez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, ma toute belle, et venez, car l'hiver est désormais passé, les pluies ont cessé et ont disparu bien loin ; les fleurs apparaissent déjà sur notre terre ; c'est le temps d'émonder la vigne ; la voix de la tourterelle s'est fait entendre dans nos campagnes, le figuier commence à produire ses fruits ; les vignes en fleur ont répandu leurs parfums. Levez-vous, ma bien-aimée, ma belle ; venez, ma colombe, dans les fentes du rocher, dans le creux de la muraille ; montrez-moi votre visage plein de douceur, et que votre voix se fasse entendre à mes oreilles, parce que votre voix est douce et que votre visage est beau1. L'âme perçoit toutes ces choses, elle comprend toutes ces paroles d'une manière très claire dans ce sens élevé de gloire que l'Esprit-Saint lui révèle ; ce sont des touches de flammes pleines de tendresse et de suavité qui lui
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1. Cant. Il, 10-14.
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expriment le désir de la faire entrer dans cette gloire. Voilà pourquoi, stimulée par de telles invitations, elle répond en ces termes : Achevez donc, si vous le voulez bien. Par ces paroles elle adresse à l'Époux deux suppliques qu'il nous a enseignées dans l'Evangile, c'est-à-dire : Que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite1. C'est comme si elle disait : Achevez de me donner ce royaume si vous le voulez, c'est-à-dire si telle est votre volonté. Et pour qu'il en soit ainsi,
Déchirez la toile qui s'oppose à notre douce rencontre.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p.930-935)