Il est impossible de s'imaginer quelles sont les tortures de l'âme durant le temps de cette épreuve qui parfois ressemble presque aux tourments du purgatoire. Pour moi, je ne saurais en ce moment donner
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1. Lament. I, 13.
2. Ps. XVI, 3.
3. Job, XXX, 21.
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une idée de cette peine, ni exprimer quelle est son intensité, ou jusqu'à quel point elle se fait sentir, si ce n'est en rapportant ces paroles que Jérémie a prononcées à ce sujet : Je suis l'homme qui a vu ma pauvreté sous la verge de son indignation. Il m'a menacé et m'a attiré dans les ténèbres et non à la lumière. Il a tourné et retourné souvent sa main contre moi. Il a fait vieillir ma peau et ma chair ; il a brisé mes os ; il m'a entouré d'une enceinte ; il m'a environné de fiel et d'épreuves. Il m'a placé dans les ténèbres avec ceux qui sont morts depuis longtemps. Il a mis un mur tout autour de moi, pour m'empêcher de sortir. Il m'a chargé de lourdes chaînes. De plus, lorsque j'ai élevé la voix et que je l'ai prié, il a rejeté ma prière. Il m'a fermé tous les chemins avec des pierres de taille. Il a bouleversé mes voies et mes sentiers1. Telles sont les paroles de Jérémie ; or, il en a dit encore beaucoup plus. Mais dès lors que Dieu emploie ces moyens pour guérir l'âme de ses innombrables infirmités et lui rendre la santé, il est clair que l'âme doit souffrir selon ses maladies sous l'action d'une telle purification ou d'une telle cure. C'est ici que Tobie met le cœur sur des brasiers afin d'en extirper et chasser tous les démons2. C'est ici également que toutes les infirmités de l'âme se montrent au grand jour ; Dieu les lui met sous les yeux et les lui fait sentir pour l'en guérir. Aussi maintenant, grâce à la lumière et à la chaleur du feu divin, elle voit et elle sent les faiblesses et les misères invétérées qui étaient cachées en elle, et dont elle n'avait nulle perception. C'est ainsi que l'humidité qui se trouve dans le morceau de bois n'apparaît pas tant qu'on n'a pas mis ce bois au feu ; on la voit d'abord se répandre en
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1. Lament. III, 1-9.
2. Tob. VI, 8.
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suintement, puis en fumée, c'est alors que le bois devient resplendissant. Voilà ce que produit cette flamme dont nous parlons dans l'âme imparfaite. Mais quel spectacle admirable! On voit alors des contraires s'élever contre des contraires ; ceux de l'âme contre ceux de Dieu qui l'investissent ; et, comme disent les philosophes, les uns veulent l'emporter sur les autres ; leur champ de bataille, c'est l'âme qui est soumise à ce combat ; les uns cherchent à chasser les autres pour régner en elle. En un mot, les vertus et les perfections divines, qui sont extrêmement parfaites, luttent contre les habitudes et les propriétés de l'âme, qui sont extrêmement imparfaites ; l'âme subit donc en elle-même le combat de ces deux contraires. Comme cette flamme dont nous parlons répand une lumière très vive et en investit l'âme, elle brille dans les ténèbres de cette âme qui sont aussi extraordinaires. L'âme alors sent ses ténèbres naturelles et vicieuses qui s'opposent à la lumière surnaturelle, mais elle ne sent pas la lumière surnaturelle, parce qu'elle ne la possède pas comme elle possède ses propres ténèbres ; aussi les ténèbres ne comprennent-elles pas la lumière ; voilà pourquoi l'âme sentira ses ténèbres jusqu'à ce qu'elle soit investie de la lumière ; l'âme, en effet, est incapable de se rendre compte des ténèbres où elle est tant qu'elle ne possède pas la lumière divine et que la lumière divine ne les a pas dissipées ; son regard spirituel ayant été purifié et fortifié, elle est éclairée et transformée, aussi voit-elle la lumière en elle-même.
Quand une lumière intense frappe une vue troublée et faible, elle la jette complètement dans les ténèbres ; car sa puissance s'impose à ce qui est très sensible ; voilà pourquoi cette flamme dont nous parlons est très pénible pour la vue de l'entendement. Or, cette flamme étant par elle-même absolument pleine d'affec-
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tion et de tendresse communique ses qualités à la volonté qui par elle-même est sèche et tout à fait dure. (Or on constate ce qui est dur quand on le met en présence de ce qui est tendre, comme on constate la sécheresse quand on la met en présence de l'amour.) Aussi quand cette flamme va investir la volonté des qualités dont nous venons de parler, la volonté sent que par nature elle est dure et sèche à l'égard de Dieu ; et, vu ces dispositions, elle ne sent pas les qualités de la flamme et ne leur donne pas libre entrée ; il faut que la flamme en chasse ce qui lui est opposé afin d'y faire régner l'amour et la tendresse de Dieu. Voilà comment cette flamme, étant pénible à la volonté, lui fait sentir et expier sa dureté et sa sécheresse.
De plus, cette flamme est très ample et immense ; mais la volonté qui est petite et étroite souffre lorsque la flamme l'investit pour la dilater, l'élargir et la disposer à être elle-même reçue.
Cette flamme est encore pleine de saveur et de douceur, mais la volonté a le goût spirituel perverti par les penchants de ses affections déréglées ; aussi regarde-t-elle cette flamme comme dure et amère et elle est incapable de goûter l'aliment si doux de l'amour de Dieu.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 927-930)