6 La voie purgative

  6 La voie purgative

 

   Si je raconte ces faits, …….. Je le fais également afin que, si le Seigneur permet pour sa gloire que des religieuses lisent un jour ce récit, elles puissent s'instruire à mon exemple. ……

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C H A P I T R E       SEPTIÈME

 

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   Lorsque j'étais au début de ma maladie et que je ne savais pas même me diriger, il me venait un désir très ardent d'être utile au prochain. C'est là une tentation très commune chez les commençants, mais qui me réussit bien. Comme j'aimais tant mon père, je désirais le voir posséder le bien que je croyais déjà trouver moi-même dans l'oraison, car, à mon avis, il n'y en avait pas de plus grand sur la terre. Aussi, je m'ingéniai de mon mieux et commençai à l'y porter; je lui remis même des livres dans ce but. Vertueux comme il l'était, ainsi que je l'ai dit, il s'habitua si bien à cet exercice, qu'au bout de cinq ou six ans, ce me semble, il avait déjà réalisé d'immenses progrès1. J'en rendis à Dieu les plus vives actions de grâces et en éprouvai la consolation la plus profonde. S'il eut de dures épreuves de diverses sortes, il sut les supporter toutes avec une conformité parfaite à la volonté de Dieu. Il venait souvent me voir, car il mettait sa joie à parler des choses de Dieu.

   Une fois que les distractions m'eurent entraînée et que je ne faisais plus oraison, je m'aperçus qu'il me croyait toujours avec les mêmes habitudes. Je

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ne pus m'empêcher de le désabuser. J'étais restée une année et même davantage sans faire oraison1, parce que cela me paraissait plus humble. Ce fut, comme je le dirai plus loin, la plus grande tentation de ma vie; car elle allait achever de me perdre. Avec l'oraison, en effet, s'il m'arrivait d'offenser Dieu un jour, je me remettais dans le recueillement les autres jours, et je m'éloignais davantage des occasions. Aussi je ne pus souffrir que ce saint homme restât dans l'illusion à mon sujet et crût que je traitais avec Dieu comme d'habitude. Je lui déclarai donc que je ne faisais plus oraison, sans lui en dire le motif. Je lui représentai seulement que mes infirmités m'en empêchaient, car bien que guérie de cette maladie si grave dont j'ai parlé, j'en ai toujours eu jusqu'à ce jour et j'en ai même de bien grandes. Depuis quelque temps, j'avoue qu'elles sont moins pénibles, mais j'en ai toujours de plusieurs sortes. Ainsi durant vingt ans, j'étais prise de vomissements tous les matins; il m'était impossible de prendre aucune nourriture jusqu'au milieu du jour, quelquefois même plus tard. Depuis que je fais la communion plus souvent, les vomissements me viennent le soir, avant d'aller prendre mon sommeil, et avec une peine plus grande. Je dois moi-même les provoquer à l'aide d'une plume ou d'autre chose; car si j'omets de le faire, la souffrance est très vive. Je ne suis jamais, ce me semble, sans endurer des douleurs de diverses sortes qui sont quelquefois même très pénibles, surtout celles du cœur. Néanmoins, le mal qui m'affligeait autrefois d'une façon très ordinaire, ne me vient plus que de loin en loin. Quant au rhumatisme aigu et aux fièvres

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 P71   CHAPITRE       SEPTIÈME

 

qui me venaient fréquemment, j'en suis guérie depuis huit ans. Je me préoccupe très peu aujourd'hui de tous ces maux qui m'affligent. Bien souvent, au contraire, je m'en réjouis, à la pensée qu'ils me servent à procurer quelque gloire au Seigneur.

   Mon père crut donc que c'étaient mes infirmités qui m'empêchaient de faire oraison. Comme il ne disait point de mensonge, je n'aurais pas dû en dire, non plus, vu surtout l'intimité que j'avais avec lui. Je lui dis donc, pour le confirmer dans son sentiment, que c'était bien assez pour moi de pouvoir remplir mon office au chœur. Cette excuse, je le voyais, n'étais pas valable, car les infirmités ne sont pas un motif suffisant pour laisser un exercice qui ne requiert point les forces corporelles, mais seulement l'amour et l'habitude. Le Seigneur, en outre, nous en facilite toujours les moyens, si nous le voulons. Je dis toujours ; car si les circonstances ou même la maladie nous enlèvent parfois de longues heures de solitude, il y a néanmoins des moments où la santé nous permet de faire oraison. La véritable oraison, quand on est malade ou empêché, consiste, pour l'âme qui aime, à offrir à Dieu ses souffrances, à se rappeler Celui pour qui elle souffre, à se résigner et à produire mille autres actes qui se présentent. C'est l'amour qui agit ici, et non la force; le temps de solitude n'est pas indispensable, et il ne faut pas s'imaginer qu'en dehors de là il n'y a pas d'oraison.

   Avec un peu de vigilance, on peut se procurer les plus grands biens, si l'on sait profiter du temps, alors même que le Seigneur nous enlèverait par la souffrance les heures accoutumées de l'oraison. C'est ainsi que j'en avais acquis, lorsque je veillais à la pureté de ma conscience.

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 P72   VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

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   Ce n'est pas seulement mon père, mais quelques autres personnes encore que j'engageais à faire oraison à cette époque où je m'occupais de passe-temps inutiles. Les trouvant portées à la prière, je leur indiquais la manière de méditer; je m'occupais de leur avancement, je leur procurais des livres. Car depuis que j'ai commencé à faire oraison, comme je l'ai dit, j'ai toujours eu le désir de voir les autres servir Dieu. Dès lors que je ne servais pas le Seigneur d'après les lumières que Sa Majesté m'avait données, il me semblait que je ne devais point les perdre, mais porter les autres à le servir à ma place. Je dis cela pour que l'on voie bien la profondeur de mon aveuglement. Je courais à ma perte, et je cherchais à sauver les âmes !

   A cette époque, mon père fut atteint d'une maladie qui en peu de jours le conduisit au tombeau. J'allai lui donner mes soins, mais j'étais plus malade de l'âme qu'il ne l'était du corps, car je me trouvais plongée dans beaucoup de vanités. Cependant, autant que je puis en juger, je ne suis point tombée dans le péché mortel durant toute cette époque, la plus malheureuse de ma vie. Si je l'avais compris, je n'aurais jamais consenti à y demeurer.

   J'eus beaucoup à souffrir durant la maladie de mon père, mais il me semble que je le payai tant soit peu de retour de la peine qu'il avait eue au milieu de mes maux. Souffrante comme je l'étais, je fis effort sur moi pour le servir. Je voyais qu'en le perdant, j'allais perdre tout mon bien et toute ma joie……….

(Vie écrite par elle-même p.68-72)

 

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