5 La voie purgative

     5 La voie purgative

 

   Je commençai donc à aller de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d'occasion en occasion. J'en arrivai à m'exposer tellement aux plus grands périls et à dépraver mon âme par une foule de frivolités, que j'avais déjà honte de m'approcher de Dieu et de m'entretenir avec lui dans l'intimité si particulière de l'oraison. Ce qui me confirmait dans cette crainte, c'est que mes fautes devenaient plus nombreuses, et que je commençais à perdre le goût et la joie que je trouvais précédemment dans les pratiques de vertu. Je voyais très clairement, ô mon Dieu, que ces faveurs s'éloignaient de moi, parce que je m'éloignais de vous. Ce fut le plus terrible des pièges dans lesquels le démon pouvait me faire tomber sous prétexte d'humilité.  Je commençai à craindre de faire oraison en me voyant si infidèle. Il me semblait préférable d'agir comme tout le monde, puisque j'étais encore inférieure aux plus mauvaises et de me contenter des prières vocales qui étaient d'obligation. Il ne me convenait pas de faire l'oraison mentale, ni de m'entretenir si intimement avec Dieu, quand je méritais d'être dans la compagnie des démons. Il me semblait

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C H A P I T R E      SEPTIÈME

 

que je trompais tout le monde, car les apparences étaient bonnes. ……………… le démon se retirait avec perte, …….. Peut-être si Dieu lui avait permis de me livrer d'aussi rudes combats sur ce point que sur d'autres, je serais également tombée. …….. Je parlais habituellement de Dieu……. Et moi, vaine comme j'étais, je savais me rechercher dans les choses que le monde a coutume d'estimer.

   Ajoutez à cela qu'on me donnait autant et plus de liberté même qu'aux plus anciennes religieuses. On avait pleine confiance en moi. J'avoue que je n'aurais jamais pris de moi-même la moindre liberté, ni osé rien faire sans permission; ….

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…… Mais si je ne tombai point dans cet abus, c'est  que le Seigneur daigna me soutenir de sa main.

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…….. On y observe si peu la régularité que les religieux ou religieuses qui veulent  généreusement correspondre à leur vocation ont plus à redouter les habitants mêmes du monastère que tous les démons réunis. Il faut alors user d'une prudence et d'une réserve plus grande pour parler de l'amitié où l'on veut être avec Dieu que de ces autres amitiés ou liaisons que le démon entretient dans les monastères………

   Je commençai donc à m'engager peu à peu dans ces conversations du monde. Suivant en cela une coutume établie, je ne croyais pas que de tels entretiens dussent causer à mon âme les dommages et les distractions

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que j'ai compris dans la suite. Il me semblait que cet usage si général des visites dans beaucoup de monastères ne devait pas me faire plus de mal qu'aux autres, qui me paraissaient vraiment vertueuses………..

   Me trouvant un jour avec une personne dont je venais de faire la connaissance, le Seigneur voulut me donner à entendre que de telles liaisons ne me convenaient pas, m'avertir du danger où j'étais et m'éclairer dans cet aveuglement si profond. Le Christ se représenta à moi sous un visage sévère et me montra combien il était mécontent de ces conversations. Je le vis des yeux de l'âme beaucoup plus clairement que je ne pourrais le voir des yeux du corps. Son image me produisit une impression si profonde qu'après plus de vingt-six ans écoulés je crois l'avoir encore devant moi. J'en fus très effrayée et troublée, et je ne voulus plus voir cette personne.

   Un grand inconvénient pour moi, ce fut d'ignorer que l'on peut voir autrement qu'avec les yeux du corps. Le démon chercha à m'entretenir dans cette pensée. Il me donnait à entendre que cela était impossible, que c'était une illusion de ma part, que peut-être c'était un artifice du malin esprit, et autres choses de ce genre. Et cependant il me semblait toujours que cette vision était de Dieu et non une illusion. Mais comme elle ne répondait pas à mes goûts, je m'appliquai à me tromper moi-même, et je n'osais m'en ouvrir à qui que ce soit. On me pressa ensuite de continuer mes rapports avec cette personne. On m'assurait qu'il n'y avait aucun mal à la voir et que, bien loin d'y perdre de la considération, je ne pour-

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rais qu'en gagner.  Je repris donc mes entretiens avec elle.

   A d'autres époques, j'ai encore eu d'autres relations, car j'ai passé de longues années dans cette récréation pestilentielle. Lorsque je m'y trouvais, elle ne me semblait pas aussi nuisible qu'elle l'était en réalité. Parfois cependant je voyais clairement qu'elle n'était pas bonne. Mais aucune ne me causa autant de dissipation que celle dont je parle, car je portais à cette personne la plus profonde affection.

   Une autre fois, me trouvant avec elle, nous vîmes venir vers nous, comme en furent témoins d'autres personnes qui étaient là, une sorte de crapaud énorme, qui s'avançait néanmoins avec beaucoup plus de rapidité que ne le font ces animaux. Je ne puis comprendre comment en plein midi un tel monstre pût venir de l'endroit d'où il sortit ; et de fait, on n'y en a jamais vu. Mais l'impression que cette vue produisit en moi ne me semblait pas sans mystère; aussi je n'en ai jamais perdu le souvenir. O grand Dieu ! avec quelle sollicitude et quelle bonté vous avez daigné m'avertir par toutes sortes de moyens, et comme j'ai mal su en profiter !

   Dans ce monastère se trouvait une religieuse ancienne, de ma famille. C'était une grande servante de Dieu. Sa régularité était exemplaire. Elle aussi me donnait parfois quelques avis. Et moi, non seulement je ne la croyais pas, mais je la trouvais ennuyeuse, et il me semblait qu'elle se scandalisait sans motif.

………..(Vie écrite par elle-même p.62-68)

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon