93 Voie illuminative

   J'étais étonnée d'une telle tempête suscitée par le démon contre quelques pauvres femmes. Je me demande comment tout le monde, je veux dire tous nos contradicteurs, pouvaient s'imaginer que douze religieuses seulement et leur prieure, car elles ne doivent pas dépasser ce nombre, étaient capables, en menant une vie très austère, de causer un préjudice considérable à la ville; car le dommage ou le mécompte ne devait, en somme, retomber que sur elles-mêmes. Quant à un préjudice porté à la ville, il semble bien que c'était une folie de le soutenir. Et cependant on le trouvait si grand qu'on nous faisait la guerre en sûreté de conscience.

   Enfin on vint me déclarer que, si nous avions des revenus, on tolérerait mon dessein, et je pourrais le poursuivre. J'étais déjà si fatiguée de toutes les épreuves endurées par nos amis, que j'en souffrais même plus que des miennes. Aussi il me semblait qu'il ne serait pas mal d'avoir des revenus jusqu'à ce que tout fût apaisé, et d'y renoncer ensuite. Parfois même, vu ma misère et mon peu de vertu, il me semblait que telle était peut-être la volonté de Dieu, puisque sans cela nous ne pouvions réussir. J'étais même sur le point d'accepter cette combinaison.

   On avait déjà commencé à traiter sur ce terrain, quand, la veille au soir du jour où l'on devait tout conclure, le Seigneur me dit pendant l'oraison de ne pas accepter cet arrangement; car si une fois nous commencions à avoir des rentes, on ne nous permettrait plus d'y renoncer. Il me fit en même temps plusieurs autres recommandations.

   La nuit même, le saint religieux Pierre d'Alcantara, qui était déjà mort, m'apparut. Quelques jours avant de mourir, il avait appris la vive opposition et la persécution dont nous étions l'objet. Il m'avait écrit

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sa joie de voir le monastère rencontrer tant de résistance. Un signe que le Seigneur devait y être très fidèlement servi, disait-il, c'était l'acharnement que le démon mettait à en empêcher la fondation. Je ne devais donc à aucun prix consentir à avoir des revenus. Deux ou trois fois dans la même lettre il appuyait sur ce point. A cette condition, ajoutait-il, tout se ferait au gré de mes désirs. Je l'avais déjà vu deux autres fois depuis son décès, et j'avais contemplé la gloire élevée dont il jouissait. Aussi son apparition, loin de me causer la moindre frayeur, m'avait comblée de joie. Il s'était toujours montré à moi dans l'état d'un corps ressuscité au sein d'une gloire immense dont j'étais moi-même inondée en le contemplant. Je me souviens qu'à la première apparition, il me dit entre autres choses pour m'exprimer l'étendue de son bonheur : « 0 heureuse pénitence, celle que j'ai faite, puisqu'elle m'a valu une telle récompense ! »

   Comme je crois avoir déjà parlé un peu de ces apparitions, je me contente d'ajouter qu'à cette dernière il me montra un visage sévère. Il me dit seulement que je devais à tout prix refuser d'avoir des rentes. Pourquoi donc ne voulais-je pas suivre son conseil ? Puis, il disparut aussitôt. Je fus effrayée. Dès le lendemain, parlant au saint gentilhomme auquel j'avais recours en tout, parce qu'il nous était le plus dévoué1, je lui racontai ce qui se passait et lui dis de n'accepter à aucun prix un arrangement relatif à la rente, mais plutôt de poursuivre le procès. Cela lui causa une grande joie, car il était beaucoup plus résolu que moi sur ce point. Il m'a avoué ensuite qu'il n'était entré qu'à regret dans la voie de cet accommodement.

   L'affaire était déjà dans de bons termes, quand

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1. François de Salcédo.

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une autre personne, vraie servante de Dieu et animée d’un beau zèle, se présenta et proposa de la remettre entre les mains d'hommes instruits. Ce fut pour moi une source de préoccupations très vives, parce que quelques-uns de ceux qui m'aidaient partageaient cette idée. De tous les artifices du démon aucun ne me causa plus d'ennuis. Le Seigneur néanmoins me prêtait en tout son assistance. Cette relation sommaire ne saurait donner une idée de ce qu'il y eut à souffrir durant les deux ans qui s'écoulèrent depuis le commencement de la fondation du monastère jusqu'à ce qu'il fut achevé. Mais les six derniers mois et les six premiers furent les plus pénibles.

   La ville commençait à se calmer, quand ce Père présenté dominicain qui, quoique absent, nous secondait, arriva et sut très bien manœuvrer en notre faveur1. Le Seigneur l'amenait ici à cette époque où il nous rendit un service signalé. Sa Majesté semblait ne l'avoir fait venir que pour nous assister. Lui-même m'a avoué qu'il n'avait eu aucun motif de venir, et que c'était par hasard qu'il avait eu connaissance de ce qui se passait. Il demeura ici tout le temps nécessaire. En partant, il obtint par divers moyens de notre Père provincial la permission qu'il semblait impossible d'obtenir sitôt2 : je pouvais venir avec quelques compagnes dans cette maison3, y réciter l'office divin et former les sœurs qui s'y trouvaient. Le jour où nous arrivâmes fut pour moi un jour de consolation très vive. Pendant que j'étais en oraison à l'église avant

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1. Le P. Ibagnés.

2. La permission fut donnée de vive voix vers le milieu du carême de 1563 (Ribera, II, 5), et par écrit le 22 août 1563.

3-   Ces compagnes sont Anne de Saint-Jean, Anne des Anges, Marie-Isabelle et Isabelle de Saint-Paul.

4-   Jusqu'alors les novices n'avaient récité que l'office de la sainte Vierge (Ribéra, II, 5).

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d'entrer dans le monastère, je fus comme élevée dans un ravissement. Je vis le Christ qui semblait m'accueillir avec un grand amour. Il me plaçait une couronne sur la tête et me témoignait sa satisfaction de ce que j'avais fait pour sa Mère.

 

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