Après ces considérations et d'autres semblables, je fis un grand effort sur moi-même; je m'engageai devant le Saint-Sacrement à ne rien négliger pour obtenir l'autorisation de venir habiter ce monastère, et, si je le pouvais en sûreté de conscience, promettre d'y observer la clôture1. A peine avais-je pris cet engagement, que le démon s'enfuit, et me laissa dans ce repos et ce contentement que je n'ai jamais perdus depuis lors. Les observances de cette maison, la clôture, les austérités et le reste, tout m'est extrêmement doux et léger. Ma joie est telle que je me dis parfois : Que pourrais-je trouver de plus agréable sur la terre? Je ne sais si cela est cause que j'ai beaucoup plus de
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1. Si la Sainte a pris un tel engagement, c'est qu'elle restait toujours sous la juridiction de l'Ordre, bien que le nouveau monastère fût établi sous la juridiction de l'Ordinaire. Elle n'était donc pas libre d'y rester à son gré ; aussi les Supérieurs la firent retourner immédiatement à son monastère de l'Incarnation — Marie de Saint-Joseph, 8e Récréation.
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santé que jamais. Peut-être aussi le Seigneur, jugeant nécessaire et raisonnable que je suive la vie de communauté, a voulu me donner la consolation de pouvoir, bien qu'avec peine, m'y conformer; et cela même est un sujet d'étonnement pour toutes les personnes qui connaissaient mon état d'infirmité.
Béni soit Celui qui est l'auteur de tout don et par la puissance de qui on peut tout !
Un tel combat m'avait laissée toute brisée. Néanmoins quand je vis clairement que le démon était l’auteur de cette épreuve, je me mis à rire de lui.
Tout cela était arrivé, je crois, par une permission du Seigneur. N'ayant jamais été mécontente de ma vocation depuis vingt-huit ans et plus que je la suis, Il me faisait connaître de quelle grâce il m'avait favorisée, et de quel tourment il m'avait délivrée. Il voulait aussi m'apprendre à ne point m'effrayer si je voyais quelque religieuse dans une pareille épreuve, et à la traiter au contraire avec compassion et à la consoler.
Une fois cette tourmente passée, je voulais aller prendre un peu de repos après le dîner, car la nuit précédente je n'avais pour ainsi dire pas dormi, et j'en avais passé plusieurs autres au milieu des travaux et des préoccupations à la suite de journées très fatigantes. Mais déjà on savait dans mon monastère comme en ville ce qui venait de s'accomplir. Il s'éleva chez les sœurs une grande rumeur qui, pour les motifs indiqués plus haut, semblait avoir quelque fondement. Aussitôt la prieure me fit dire de revenir immédiatement. Devant l’ordre qui m'était donné, je laissai là mes religieuses dans la peine la plus vive, et je partis sans retard. Je voyais bien que de nombreuses tribulations m'attendaient; cependant comme le monastère était fondé, je me préoccupais peu. Je fis une prère et suppliai le Seigneur de m'accorder son secours. Je conjurai mon Père saint Joseph de me ramener
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à sa demeure, et présentai à Dieu l'offrande de toutes les peines que j'aurais à endurer. Heureuse de ce qu'il se présentait quelque chose à souffrir pour lui et de procurer sa gloire, je partis bien persuadée qu'on allait me mettre aussitôt en prison. C'eût été pour moi, je l'avoue, une grande joie. Là du moins je n'aurais eu à parler à personne, et j'aurais trouvé un peu de repos dans la solitude. J'en avais d'ailleurs un besoin extrême car j'étais brisée d'avoir eu à traiter avec tant de monde.
A peine arrivée, j'exposai les raisons de ma conduite à la supérieure, et elle se calma un peu. La Communauté avisa le provincial1, et remit l'affaire à sa décision. Dès qu'il fut arrivé, je comparus devant lui pour être jugée; ma joie était grande en considérant que je souffrais quelque chose pour Dieu; car je ne voyais pas que j'eusse rien fait dans cette circonstance qui fût contre Sa Majesté ou contre mon Ordre. J'avais au contraire employé toutes mes forces à son accroissement, et j'eusse de bon cœur sacrifié ma vie dans ce but ; tout mon désir était de le voir parvenir à la plus haute perfection.
Me rappelant le jugement subi par le Christ, je voyais combien le mien était peu de chose. Je fis ma coulpe, comme si j'avais été très coupable, et je paraissais telle aux yeux des personnes qui ignoraient toutes les raisons de ma conduite. Le Provincial m'adressa une sérieuse réprimande, sans y mettre cependant toute la rigueur que demandaient le délit et les nombreux rapports qu'on lui avait faits contre moi. Je ne voulais point chercher d'excuses; telle était ma résolution. Je le priai donc de me pardonner, de me donner une pénitence et de n'être point fâché contre moi.
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1. Le F. Ange de Salazar.
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Je voyais bien qu'on me condamnait à tort sur certains points. On disait par exemple que j'avais agi de la sorte pour m'attirer de la considération, pour faire parler de moi, et pour des motifs semblables. Mais sur certains autres points, je le voyais clairement, on avait raison. J'étais, disait-on, plus imparfaite que d'autres; je n'avais pu me conformer aux saintes pratiques de perfection en vigueur dans ce monastère; et je prétendais réussir dans une autre maison où les austérités seraient plus grandes ! En outre, je scandalisais la ville et je voulais introduire des nouveautés. Tout cela ne me causait ni trouble ni peine. Cependant je montrais que j'en avais pour ne pas paraître mépriser ce qu'on me disait. Enfin, le Provincial me commanda de rendre compte de ma conduite en présence des sœurs, et je dus m'exécuter. Comme mon âme était dans la paix et que le Seigneur me venait en aide, j'exposai mes raisons de telle sorte que ni le Provincial, ni les religieuses présentes ne trouvèrent de quoi me condamner. Je parlai ensuite en particulier au Père provincial avec plus de clarté, et il fut très satisfait. Il me promit même, si la fondation subsistait, de me permettre de retourner à mon monastère, dès que la ville viendrait à se calmer, car le trouble y était fort grand, comme je vais le raconter.
Deux ou trois jours après, le corrégidor tenait une assemblée où étaient réunis plusieurs régidors ainsi que plusieurs membres du Chapitre. On y décidait à l'unanimité qu'il ne fallait en aucune manière consentir à la fondation du nouveau monastère qui était évidemment nuisible au bien public. On devait en ôter le Saint-Sacrement et empêcher à tout prix de passer outre. On convoqua tous les Ordres religieux de la ville, et deux religieux instruits de chaque Ordre devaient donner leur avis. Les uns gardèrent le silence, d’autres me condamnèrent, enfin la conclusion fut
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que le nouveau monastère devait être détruit aussitôt.