90 Voie illuminative

   Ce fut pour moi comme un état de gloire quand je vis qu'on mettait le très saint Sacrement dans le tabernacle et qu'on remédiait à l'indigence de quatre pauvres orphelines, car on les recevait sans dot; mais elles étaient de vraies servantes de Dieu. Dès le principe, d'ailleurs, notre dessein avait été d'admettre uniquement des personnes qui par leurs exemples serviraient de fondement, et seraient capables de seconder le dessein que nous avions formé de mener une vie de haute perfection et de grande oraison. J'étais heureuse d'avoir réalisé une œuvre qui, je le savais, était pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'habit de sa glorieuse Mère; c'était là d'ailleurs que tendaient tous mes vœux. Profonde était ma consolation d'avoir accompli ce que le Seigneur m'avait tant recommandé, et d'avoir élevé dans cette localité une église de plus, érigée sous le vocable de mon glorieux Père saint Joseph qui n'y en avait point encore. Néanmoins il ne me semblait pas avoir fait quelque chose en cela; je n'ai point cette idée et je ne l'ai jamais eue, car j'ai toujours compris que c'est le Seigneur qui a tout fait.

   Quant à la part que j'avais eue dans cette affaire, elle avait été accompagnée de tant d'imperfections qu'il me devait, je le vois, des reproches plutôt que de la gratitude. Ma joie toutefois était vive quand je considérais que Sa Majesté avait daigné se servir

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d'un instrument aussi vil que moi pour une œuvre si importante. Mon contentement fut tel que j'étais comme hors de moi, et ravie dans une haute oraison.

   Tout était terminé depuis trois ou quatre heures environ, quand le démon me livra le combat spirituel que je vais raconter. Il me représenta que ce que j'avais fait était peut-être mal. Et puis n'avais-je pas manqué à l'obéissance pour avoir agi sans l'ordre du Provincial ? Il me semblait bien que celui-ci devait en éprouver quelque mécontentement, puisque, sans même l'avoir prévenu, j'avais placé le monastère sous la juridiction de l'Ordinaire; or, comme il avait refusé de le prendre sous la sienne, et que d'un autre côté je restais personnellement sous son obéissance il ne devait pas, ce semble, en être fâché. Mais, de plus, les religieuses de cette maison seraient-elles heureuses en se voyant dans une si étroite clôture? Ne manqueraient-elles pas des vivres nécessaires? En un mot tout cela n'était-ce pas une folie ? De quoi m'étais-je mêlée ? N'avais-je pas déjà un monastère ? Tout ce que le Seigneur m'avait commandé, les nombreux avis qu'on m'avait donnés, les prières que depuis plus de deux ans on n'avait pas cessé de faire, pour ainsi dire, toutes ces choses s'étaient effacées de ma mémoire, comme si elles n'avaient jamais existé. Il me restait seulement le souvenir de mes vues personnelles. Mais toutes les vertus, la foi elle-même, étaient suspendues en mon âme; j'étais sans force pour les faire agir et me défendre contre tant d'assauts réunis.

   Voici encore ce que le démon me représenta. Comment, avec tant d'infirmités, pouvais-je m'enfermer dans une demeure si étroite ? Comment pourrais-je y supporter des pénitences si austères, quand je quittais une maison si spacieuse et si pleine de charmes où j'avais toujours vécu si contente, au milieu de

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 P399     CHAPITRE   TRENTE-SIXIÈME

 

tant d'amies ? Peut-être les religieuses de ce nouveau monastère ne me conviendraient pas. Je m'étais engagée à beaucoup de choses qui peut-être seraient pour moi une cause de désespoir. Qui sait si le démon n'avait pas cherché par là à m'enlever la paix, et la joie intérieure de l'âme ? Une fois dans le trouble, je ne pourrais plus faire oraison. Enfin mon âme serait en danger. Telles sont les craintes que le démon me représentait toutes à la fois, et il n'était pas en mon pouvoir de penser à autre chose. Ajoutez à cela une affliction, une obscurité et des ténèbres intérieures qu'on ne saurait décrire. Me voyant en cet état, j'allai devant le très Saint-Sacrement; mais il me fut impossible de lui adresser une seule prière; mes angoisses étaient, ce me semble, comme celles d'une personne à l'agonie. Au milieu d'une telle épreuve, je n'osais m'ouvrir à personne, car je n'avais pas un confesseur désigné.

   0 mon Dieu ! quelle vie que la nôtre ! comme elle est pleine de misères ! nulle joie n'y est assurée, nulle chose qui ne soit sujette au changement. Un instant auparavant, je n'aurais pas échangé, ce semble, mon bonheur contre tous les plaisirs de la terre, et maintenant la cause même de cette joie me jetait dans un tel tourment que je ne savais que devenir. Ah! si nous considérions avec attention les événements de notre vie, chacun de nous verrait par sa propre expérience quel peu de cas il faut faire des joies et des tristesses qu'on y trouve ! Ce fut là certainement, je le crois du moins, l'un des moments les plus douloureux de ma vie. Mon esprit semblait pressentir toutes les souffrances qui m'attendaient, et cependant elles n'auraient pas égalé celle dont je parle, si elle avait duré encore. Mais le Seigneur ne laissa pas souffrir longtemps sa pauvre servante; il ne m'avait jamais délaissée dans mes peines; il fit de même en cette circonstance; il

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daigna me donner un peu de lumière pour que je pusse comprendre la vérité et reconnaître que c'était là une tentation du démon, dont l'unique but était de chercher à m'épouvanter par des mensonges. Je commençai alors à me rappeler mes grandes résolutions de servir Dieu, et mon désir de souffrir pour lui; je pensai en moi-même que si je voulais les mettre en œuvre je ne devais pas chercher le repos; si j'avais des croix, elles seraient pour moi une occasion de gagner des mérites; si les peines venaient m'affliger, je n'avais qu'à les endurer pour l'amour de Dieu, et elles me tiendraient lieu de Purgatoire. Que pouvais-je redouter ? J'avais désiré des croix; celles-ci étaient bonnes; plus elles seraient pesantes, plus il y aurait de mérite. Pourquoi manquer de courage au service de Celui qui était mon suprême bienfaiteur ?

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon