89 Voie illumintive

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CHAPITRE XXXVI

 

Elle continue le même sujet. Elle raconte comment se termina l'affaire et comment se fit la fondation de ce monastère du glorieux saint Joseph; elle parle des violentes contradictions et persécutions qui s'élevèrent après la prise d'habit des religieuses, ainsi que des grandes épreuves et tentations dont elle souffrit elle-même; elle montre de quelle manière le Seigneur la fit sortir victorieuse de tous les obstacles, à la gloire et à la louange de son nom.

 

   Étant donc partie de cette ville1, je revins tout heureuse et bien décidée à accepter très volontiers les épreuves qu'il plairait au Seigneur de m'envoyer. Le soir même de mon retour ici, arrivaient de Rome les dépêches et le bref autorisant la fondation du monastère. J'en fus toute surprise, et ceux qui savaient jusqu'à quel point le Seigneur m'avait pressée de revenir, ne le furent pas moins quand ils apprirent combien ma présence était nécessaire et dans quelle circonstance le Seigneur me ramenait. Je trouvai ici l'Évêque, le saint religieux Pierre d'Alcantara et ce gentilhomme de si haute vertu qui le logeait chez lui, ce gentilhomme d'ailleurs était un personnage chez qui les serviteurs, de Dieu trouvaient toujours bon accueil et protection. Tous les deux finirent par décider l'évêque à prendre le monastère sous sa juridiction. Ce n'étais pas une petite faveur, puisque le monastère

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1. Tolède; ce fut vers le milieu de juillet 1562.

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 devait être pauvre. Mais ce prélat était si affectionné aux personnes qu'il voyait résolues à servir Dieu, qu'il fut heureux de nous prendre sous sa protection. Ce fut le saint vieillard Pierre d'Alcantara qui fit tout, en approuvant notre dessein et en décidant plusieurs personnes à nous prêter leur appui. Si je n'étais arrivée en pareille conjoncture, je le répète, je ne sais comment la fondation aurait pu réussir, car ce saint homme demeura ici très peu de temps, huit jours à peine, je crois, durant lesquels il fut très souffrant, et peu après le Seigneur le rappelait à lui1. Il semble que Sa Majesté nous l'avait réservé pour conclure cette affaire, car il y avait longtemps, et je crois plus de deux ans, qu'il était déjà très mal.

   Tout se passa dans le plus grand secret. Sans cela, je ne sais si on aurait pu rien faire, tant la ville était opposée à notre dessein, comme on l'a vu depuis.

   Le Seigneur voulut alors qu'un de mes beaux-frères tombât malade. Comme sa femme était absente, il se trouvait si délaissé qu'on me permit d'aller près de lui. Cette circonstance servit à voiler notre projet; sans doute plusieurs personnes en avaient bien quelque soupçon, mais elles n'osaient pas y croire. Chose digne d'admiration, mon beau-frère ne fut malade que juste le temps nécessaire pour la réussite de notre affaire; et quand sa guérison devenait urgente pour me rendre à ma liberté et lui permettre de laisser la maison, le Seigneur lui rendit si promptement la santé, qu'il en était lui-même émerveillé.

   Les fatigues ne me manquèrent pas; il fallait agir pour faire partager mes vues aux uns et aux autres, soigner mon malade et presser les ouvriers d'achever

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1. Saint Pierre d'Alcantara mourut le 18 oct. 1562 à Arénas, province d'Avila.

2. Jean de Ovalle, mari de Jeanne de Ahumada, qui avait acheté la maison comme pour lui le 10 août 1561. — Cf. Ribéra, I. I, c. 17.

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 P396    VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

rapidement la maison pour lui donner la forme d'un monastère, car il restait beaucoup à faire. Ma compagne dévouée n'était point là1. Il nous avait paru préférable qu'elle fût absente pour mieux dissimuler nos plans. Je voyais que tout dépendait de notre diligence, et cela pour plusieurs raisons; l'une d'elles c'est que je craignais à chaque instant qu'on ne me rappelât à mon monastère. Il y eut tant d'occasions de souffrir que je me demandais si ce n'était pas là cette croix dont le Seigneur m'avait parlé. Cependant elle me paraissait bien légère en comparaison de celle que je m'étais figurée.

   Tout étant donc prêt, il plut au Seigneur que, le jour de la fête de saint Barthélémy, quelques postulantes prissent l'habit et que le Saint-Sacrement fût placé dans notre chapelle avec toutes les autorisations et tous les pouvoirs nécessaires. Ainsi se trouva érigé notre monastère de notre très glorieux Père saint Joseph en l'année 1562 2. J'étais là moi-même pour donner l'habit aux postulantes en présence de deux religieuses de notre couvent de l'Incarnation qui avaient pu obtenir la permission de sortir. La maison où fut érigé le monastère était celle qu'habitait mon beau-frère, qui l'avait achetée en son nom, comme je l'ai dit, pour mieux couvrir notre dessein. J'y étais en vertu d'une autorisation, car je ne faisais rien sans l'approbation de personnages instruits, afin de ne blesser en rien l'obéissance. Comme ils voyaient que la fondation devait être très avantageuse à l'Ordre tout entier pour beaucoup de motifs, ils m'assuraient que je pouvais la réaliser, bien que ce fût en secret et à l'insu de mes supérieurs. S'ils m'avaient déclaré qu'il y avait en cela la moindre imperfection, j'eusse

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1.   Dona Yomar, que la Sainte se plaît à appeler ma compagne.

2.   C'était un lundi.

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abandonné, ce me semble, mille monastères, à plus forte raison, un seul; cela est certain. Sans doute, je désirais cette fondation pour me séparer davantage du monde, et me conformer à ma vocation religieuse avec plus de perfection et dans une plus étroite clôture; mais ce désir était de telle sorte que si j'avais pensé qu'il y avait plus de gloire pour Dieu à y renoncer, je l'eusse abandonné, comme je l'avais fait une autre fois, en toute paix et tranquillité.

 

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