88 Voie illuminative

   Je voyais que j'allais me jeter moi-même dans un feu. Le Seigneur, en effet, m'avait déjà annoncé une grande croix, mais jamais je ne l'aurais imaginée si pesante. Cependant, je partais toute joyeuse et impatiente de me trouver enfin dans ce combat. Comme le Seigneur me le ménageait lui-même, il m'envoyait le courage, pour le substituer à ma faiblesse.

   Ne pouvant comprendre, je le répète, comment tous ces sentiments se trouvaient en moi, j'imaginai la comparaison suivante. Je possède, je suppose, un joyau ou un objet qui me fait le plus sensible plaisir; mais je viens à apprendre qu'une personne que j'aime plus que moi-même le désire; je veux la contenter au prix même de mon repos et je suis très heureuse de sacrifier la joie que me donnait l'objet possédé, afin de plaire à cette personne. Comme cette joie de la contenter dépasse ma propre satisfaction, il n'y a plus de peine à sacrifier le joyau ou l'objet dont la possession m'est chère ni à me priver du contentement

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1. Le P. Pierre Domenech.

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qu’il me donne. Aussi je ne pouvais avoir de peine, en voyant que je m'éloignais de personnes auxquelles mon départ causait tant de chagrin. Cependant je suis par nature si reconnaissante que, dans un autre temps, cela eût suffi pour que je fusse profondément affligée, mais alors il m'eût été impossible de l'être, quand même je l'aurais voulu. Il était d'ailleurs extrêmement important, pour l'affaire de cette sainte demeure que je voulais fonder, de ne pas retarder mon départ un seul jour de plus; sans cela, je ne sais pas comment elle aurait pu se conclure.

   0 grandeur de Dieu ! Bien souvent je suis dans le ravissement quand je considère et que je vois quel soin particulier Sa Majesté a pris de m'aider pour la fondation de ce petit coin de Dieu, car, à mon avis, c'en est un; c'est une demeure où Sa Majesté prend ses complaisances. Me trouvant un jour en oraison, le Seigneur me dit que cette maison était pour lui un paradis de délices. Il semble avoir choisi lui-même les âmes qu'il y a attirées, et c'est avec une grande et très grande confusion que je vis en leur compagnie. Jamais je n'aurais su les choisir aussi parfaites pour un projet qui demandait tant d'austérité, de pauvreté et d'oraison. Mais elles manifestent en tout tant de joie et d'allégresse, que chacune d'elles se reconnaît indigne d'avoir mérité de trouver un tel asile; et en particulier, quelques-unes que le Seigneur a retirées des vanités et des fêtes du monde, où, d'après les maximes du siècle, elles auraient pu être heureuses. Elles reçoivent ici une telle surabondance de joie, qu'il est clair pour elles que le Seigneur leur a donné le cent pour un de tout ce qu'elles ont quitté; aussi elles ne se lassent pas d'en rendre grâces à Sa Majesté. Quant aux autres, il les a fait passer du bien au mieux. Il donne aux jeunes du courage, et les éclaire pour qu'elles ne puissent désirer autre chose et comprendre qu'elles

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ne sauraient goûter de repos plus parfait, même au point de vue humain, que de vivre dans une séparation complète de tous les biens d'ici-bas. A celles qui sont plus anciennes et ont peu de santé, il a donné jusqu'à ce jour assez de forces pour supporter les mêmes austérités et pénitences que toutes les autres.

   0 mon Dieu, comme vous savez bien montrer votre puissance ! Il n'est pas nécessaire de chercher les raisons de ce que vous voulez; car en dépassant toutes les lumières de la raison, vous montrez que toutes les choses sont possibles, et vous donnez bien à entendre par là, ô mon Dieu, qu'il suffit de vous aimer sincèrement et de renoncer généreusement à tout par amour pour vous, pour que vous nous rendiez tout facile. C'est bien le cas de répéter ici que vous feignez de mettre de la difficulté dans vos lois1. Pour moi, du moins, je ne la vois pas, ô mon Dieu, et je ne comprends pas comment peut être étroit le chemin qui conduit à vous ! Je le vois, c'est un chemin royal, et non un vulgaire sentier. Quand on y entre courageusement, on marche avec plus de sécurité ; c'est bien loin de là que sont les passes dangereuses et les récifs, car on y est à l'abri des occasions de vous offenser. J'appelle sentier, et sentier dangereux ou chemin étroit, celui qui est bordé d'un côté par une vallée profonde où l'on peut tomber et de l'autre par un abîme. A la moindre négligence, on roule au fond du précipice, et le corps est en lambeaux. Celui qui vous aime sincèrement, ô mon Bien, s'avance avec sécurité, par un chemin large et royal, loin de tout précipice. S'il vient à chanceler tant soit peu, vous vous empressez, ô Seigneur, de lui tendre la main. Il pourra tomber une fois et même plusieurs fois, mais s'il vous aime, et s'il est

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1. Qui fingis laborem in praecepto. Ps. 93, 20.

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détaché de toutes les choses du monde, il ne se perdra pas, car il marche dans la vallée de l'humilité.

   Pour moi, je ne puis comprendre ce que redoutent ceux qui craignent d'entrer dans le chemin de la perfection. Daigne le Seigneur dans sa miséricorde nous faire connaître quelle fausse sécurité il y a à suivre le courant de la foule, et à se jeter ainsi dans les dangers les plus manifestes ! Qu'il nous montre, en outre, comment la vraie sécurité consiste à réaliser de très grands progrès dans la voie de Dieu. Fixons le regard sur lui. Ne craignons pas que ce Soleil de justice vienne à se cacher et nous laisse marcher dans les ténèbres où notre perte serait assurée, si nous-mêmes nous ne l'abandonnons point. On n'a plus à redouter de se trouver au milieu des lions qui semblent prêts à nous mettre en pièces, c'est-à-dire au milieu de ce que le monde appelle honneurs, plaisirs et autres satisfactions de ce genre ; et quand il s'agit de la vertu, le démon, ce semble, nous effraie avec des riens. Quels spectacle lamentable ! Que de larmes il faudrait verser à cette vue ! Pour moi, je voudrais faire entendre ma voix à tous les hommes pour leur dire le profond aveuglement et la malice de ma vie, afin de les aider un peu par là à ouvrir les yeux. Qu'il daigne dans sa bonté les leur ouvrir, Celui qui le peut ! Qu'il ne permette pas que je retombe moi-même dans l'aveuglement où j'étais ! Ainsi soit-il !

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon