87 Voie illuminative

   A cette époque, je suppliai le saint religieux Pierre d’Alcantara de venir chez cette dame qui ne l'avait jamais vu. Grâce à Dieu, il répondit à ma demande. Cet illustre amant de la pauvreté en connaissait bien tous les trésors, puisqu'il l'avait pratiquée durant tant d'années; aussi me fut-il d'un très grand secours. Il me recommanda de ne rien négliger pour la réalisation de mon dessein. Forte de l'avis et de la protection de ce religieux dont l'autorité était au-dessus des autres puisqu'elle reposait sur une si longue expérience, je pris le parti de ne plus consulter personne.

   Recommandant un jour cette affaire à Dieu avec les plus vives instances, le Seigneur me dit de ne manquer en aucune manière de fonder un monastère pauvre; car telle était la volonté de son Père et la sienne; lui-même d'ailleurs viendrait à mon aide. J'étais dans un grand ravissement, quand j'entendis ces paroles; elles produisirent un effet si intense que je ne pouvais douter que Dieu n'en fût l'auteur.

   Une autre fois, il me dit que les rentes sont une source de trouble. Il ajouta plusieurs autres réflexions à la louange de la pauvreté, et me donna l'assurance que ceux qui le servent ne manquent pas du nécessaire pour vivre. Quant à moi, je le répète, je n'ai jamais eu la moindre crainte sur ce point.

   Le Seigneur changea aussi les dispositions du père Présenté, je veux parler de ce religieux dominicain qui, comme je l'ai dit, m'avait écrit de ne pas fonder le monastère sans revenus. Après avoir entendu la parole du Seigneur et les avis de tels personnages, j'étais au comble de la joie. Il me semblait que je possédais vraiment toutes les richesses du monde, dès lors que je voulais vivre d'aumônes pour l'amour de Dieu.

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   A cette époque, mon Provincial1 me releva du commandement formel qu'il m'avait fait de me rendra chez cette dame, et me laissa libre de partir immédiatement ou d'attendre encore quelque temps. Or on était sur le point de procéder aux élections dans mon monastère, et on me prévint que beaucoup de religieuses songeaient à me donner leurs voix pour la charge de prieure. Cette seule pensée me causait un tel tourment que, si je me sentais prête à endurer facilement tout autre martyre pour l'amour de Dieu je ne croyais pouvoir, en aucune manière, accepter celui-là. Sans parler des fatigues qu'entraîne le gouvernement d'un très grand nombre de religieuses, ni de choses qui n'avaient jamais eu d'attrait pour moi, ni des charges elles-mêmes, puisque je les avais toujours refusées, il me semblait y voir un grave danger pour ma conscience. Aussi je bénis Dieu de ce que j'étais alors absente de mon monastère. J'écrivis à mes amies, et les priai de ne pas voter pour moi.

   J'étais toute heureuse de me trouver éloignée de ce bruit, quand le Seigneur me dit que je devais absolument partir; puisque je désirais la croix, il s'en préparait une bonne pour moi; je ne devais pas la rejeter, mais être pleine de courage puisqu'il viendrait lui-même à mon aide, et partir immédiatement. Grande était ma peine; je ne faisais que pleurer, à la pensée que la charge de prieure était la croix dont il parlait. Aussi, je le répète, je ne pouvais me persuader que cela convînt à mon âme sous un rapport quelconque; je ne trouvais aucun motif pour m'y résigner. J'en parlai à mon confesseur 2, qui m'ordonna de préparer immédiatement mon départ, puisque c'était évidem-

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1. Le P. Ange de Salazar.

2. Le P. Domenech, recteur des Jésuites, à Tolède.

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 P389   CHAP1TRE      TRENTE – CINQUIÈME

 

ment le plus parfait. Toutefois, comme les chaleurs étaient excessives, je pouvais me contenter d'arriver pour l'élection, et attendre encore quelques jours afin je n'être pas incommodée par les fatigues du chemin.

   Mais le Seigneur en avait ordonné autrement, et sa volonté devait s'accomplir. Je tombai dans un trouble intérieur extrême et dans l'impuissance de faire oraison. Il me semblait que je n'obéissais pas aux ordres de Dieu; de plus, comme je restais pour mon plaisir dans la maison de cette dame où j'étais bien traitée, je refusais d'aller m'offrir à la peine. Toute ma vertu devant Dieu se réduisait à des paroles. Pouvant être là où c'eût été plus parfait de me rendre, je refusais d'y aller. Et si je devais en mourir, pourquoi ne pas en mourir ? Ajoutez à tout cela que mon âme était dans les angoisses et que le Seigneur la privait de tout goût spirituel dans l'oraison. Enfin, tel était mon état, si grand était le tourment intérieur, que je suppliai cette dame de vouloir bien me laisser partir. Déjà mon confesseur, en voyant ma peine, m'avait dit de m'en retourner; le Seigneur, il est vrai, lui avait donné la même aspiration qu'à moi.

   Quant à cette dame, elle s'affligeait tant de mon départ que ce fut pour moi un autre tourment, car ce n'est qu'avec beaucoup de peine et après toutes sortes d'instances qu'elle avait obtenu de mon Provincial la permission de m'avoir chez elle.

   Je regardai comme une grâce insigne qu'elle accédât à mon désir, tant était vif son chagrin. Mais comme elle possédait une grande crainte de Dieu, je lui parlai du service qu'elle pouvait rendre à sa gloire et de plusieurs autres choses; je lui donnai en outre l'espérance de pouvoir revenir près d'elle; aussi malgré sa désolation, elle se rendit enfin. Pour moi, je n'avais plus aucune peine de partir; je comprenais qu'il y avait là une plus haute perfection, et qu'il

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s'agissait du service et de la gloire de Dieu. Comme j'étais heureuse de le contenter, je surmontai facilement la peine de quitter cette dame malgré sa profonde affliction, ainsi que plusieurs autres personnes auxquelles je devais beaucoup, et en particulier mon confesseur, religieux de la Compagnie de Jésus, dont je me trouvais très bien1. Plus je sacrifiais de consolations pour l'amour de Dieu, plus était vive la joie qui m'inondait. Je ne pouvais comprendre comment cela pouvait se faire, mais je constatais ces deux sentiments, opposés. La joie, la consolation et l’allégresse naissaient en mon âme du sacrifice même qu'elle s'imposait. C'était la paix, le repos, et je pouvais m'adonner à l'oraison durant plusieurs heures.

 

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