84 Voie illuminative

   Or, ce Père dont je parle a reçu du Seigneur l'humilité sur beaucoup de points. Il s'est appliqué en même temps à étudier tout ce qu'on peut apprendre sur ces voies élevées de l'oraison. Il est très instruit, et ce qu'il ne connaît pas, faute d'expérience, il le demande à ceux qui la possèdent. Le Seigneur l'assiste encore en lui donnant une grande foi. Par là, ce religieux a pu réaliser de grands progrès et faire avancer dans la perfection plusieurs âmes et en particulier la mienne. Le Seigneur sachant les peines intérieures qui devaient m'aflliger et devant rappeler à lui quelques-uns de mes directeurs, a voulu, ce semble, m'en procurer d'autres qui m'ont soutenue dans de nombreuses épreuves et m'ont procuré beaucoup de bien. Quant à celui dont je parle, il l'a tellement transformé, qu'il ne se reconnaît pour ainsi dire plus lui-même. Il l'a guéri de la faiblesse corporelle qui l'empêchait de faire pénitence, et lui a donné la force de s'y livrer; il l'a rempli de courage pour toute sorte de bonnes œuvres et il lui accorde d'autres faveurs qui montrent bien une vocation toute spéciale. Qu'il en soit béni à jamais !

   A mon avis, tous ces biens lui viennent des grâces dont le Seigneur l'a comblé dans l'oraison; et ils ne sont point superficiels. C'est ce que le Seigneur a voulu manifester en certaines circonstances d'où il l'a fait sortir, comme quelqu'un qui connaissait déjà la grandeur du mérite que l'on acquiert dans les persécutions. J'espère de la bonté de Dieu qu'il procurera par là les plus précieux avantages à quelques religieux de son Ordre et à l'Ordre lui-même. Déjà on commence à le comprendre.

   Dans de grandes visions dont j'ai été favorisée, le Seigneur m'a fait connaître certaines particularités vraiment admirables sur lui, sur le Père recteur de la

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 P380     VIE   ÉCRITE   PAR   ELLE-MÊME

 

Compagnie de Jésus dont j'ai parlé1 et sur deux autres religieux de l'Ordre de Saint-Dominique2, mais spécialement sur l'un d'eux dont il a manifesté la plus haute vertu dans plusieurs circonstances, comme je l'avais déjà compris.

   Quant aux révélations qui m'ont été faites sur celui dont je parle, elles ont été nombreuses. En voici une que je veux rapporter maintenant.

   Me trouvant un jour avec lui dans un parloir, mon âme comprit que la sienne était tellement embrasée de l'amour de Dieu, que j'en fus comme ravie; je considérai les grandeurs de Dieu qui en si peu de temps l'avait élevée à une si haute perfection. Ma confusion était profonde en le voyant écouter avec tant d'humilité ce que je lui disais sur certains points d'oraison, quand j'étais si osée de parler de la sorte à un personnage si éminent. Sans doute le Seigneur me le pardonnait, en considération du grand désir que j'avais de le voir très parfait. Sa conversation me procurait tant de profit que mon âme semblait embrasée d'un nouveau feu qui lui donnait le désir de servir le Seigneur avec une ardeur toute nouvelle.

   0 mon Jésus, que ne fait pas une âme embrasée de votre amour ! De quelle estime ne devrions-nous pas l'honorer ! Ne faudrait-il pas conjurer le Seigneur de la laisser sur cette terre ! Tous ceux qui possèdent ce même amour, devraient marcher à la suite de telles âmes, si cela était possible. C'est une grande chose pour un malade de cette sorte que d'en trouver un autre atteint du même mal, et une précieuse consolation pour lui de voir qu'il n'est plus seul ! Ils s'aident mutuellement à supporter leurs souffrances et à gagner des mérites. Ils s'encouragent comme des personnes bien résolues à exposer mille fois leur vie

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1.   Le P. Gaspar de Salazar.

2.   Probablement les Pères Pierre Ibagnès et Dominique Bagnes,

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 P381     CHAPITRE      TRENTE – QUATRIÈME

 

pour Dieu, et ils appellent l'occasion de l'immoler à sa gloire. Ils sont semblables à ces soldats que le butin doit enrichir et qui désirent la guerre, parce qu'ils savent qu'elle est l'unique moyen de réaliser leurs voeux. Souffrir voilà leur office. Oh! quelle faveur le seigneur accorde quand il donne sa lumière à une âme et lui montre les trésors immenses qu'on acquiert à souffrir pour lui ! On ne comprend bien cette vérité qu'après avoir tout quitté. Celui en effet qui a quelque attache à une chose, prouve par là qu'il l'estime; et s'il a de l'estime pour elle, il lui en coûtera forcément de l'abandonner; dès lors tout est imperfection et ruine. C'est le cas de rappeler le proverbe qui dit : Celui-là s'égare qui suit un égaré. Peut-on imaginer plus de perte, plus d'aveuglement et plus de malheur pour une âme que d'estimer beaucoup ce qui n'est rien!

 

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