83 Voie illuminative

   Je me souviens que je conjurai d'abord le Seigneur avec des larmes abondantes d'enchaîner cette âme tout entière à son service. Je la savais vertueuse, il est vrai, mais cela ne me suffisait pas; je la voulais parfaite. J'ajoutai ensuite ces paroles : Seigneur, vous ne pouvez me refuser cette grâce; considérez que c'est là un bon sujet pour être de nos amis.

   0 Bonté, ô miséricorde immense de Dieu! Bien loin de s'arrêter à nos paroles, il considère les désirs et l'amour qui les dictent ! et il souffre qu'une personne comme moi ose parler avec tant de hardiesse à Sa Majesté! Qu'il en soit béni à jamais !

   Ce soir-là même, je m'en souviens, à ces heures où je faisais oraison, je fus extrêmement affligée à la pensée que j'étais peut-être dans l'inimitié de Dieu, et que je ne pouvais savoir si j'étais ou non en état de grâce; ce n'est pas que j'eusse le désir de le savoir; mais j'aurais voulu mourir, pour ne plus me trouver dans une vie où je n'étais pas sûre de n'être pas morte; il ne pouvait en effet y avoir de mort plus cruelle pour moi que la pensée d'avoir peut-être offensé Dieu. Je gémissais sous le poids de cette peine; aussi je le suppliais tout embrasée d'amour et inondée de larmes de ne pas permettre un tel malheur. J'entendis alors que je pouvais bien me consoler et être certaine que j'étais en état de grâce, car un tel amour de Dieu, ces faveurs et ces sentiments que me donnait Sa Majesté ne sauraient se trouver dans l'âme qui est en état de péché mortel.

   Quant à la grâce que je lui avais demandée pour ce religieux, je demeurais pleine de confiance qu'il la lui accorderait. Il me chargeait en même temps de lui dire certaines paroles, ce qui me chagrina beaucoup, car je ne savais comment les lui dire. Ces sortes de messages à une tierce personne sont, je le répète, ce

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qui me coûte toujours le plus, surtout quand je ne sais comment on les recevra, ni si l'on ne se moquera pas de moi. Aussi je me trouvais dans une grande angoisse. Enfin je fus tellement convaincue qu'il fallait obéir, que je promis, ce me semble, à Dieu de m'exécuter. Mais à cause de la confusion profonde que j'éprouvais à transmettre ces paroles de vive voix, je les mis par érit et donnai ma relation à ce religieux. Les effets qu'il en éprouva montrèrent bien qu'elles venaient de Dieu. Il prit la résolution très ferme de s'adonner à l'oraison, sans toutefois exécuter immédiatement ce projet. Comme le Seigneur le voulait pour son service, il lui transmettait par mon intermédiaire certaines vérités qui, à mon insu, arrivaient si à propos qu'elles le jetaient dans l'étonnement. Le Seigneur devait aussi le disposer à reconnaître qu'elles venaient de Sa Majesté. Pour moi, toute misérable que je suis, je conjurais instamment le Seigneur de se l'attacher sans réserve et de lui donner l'horreur des contentements et des biens d'ici-bas. Aussi, qu'il en soit béni à jamais ! Il a si bien exaucé ma supplique, que je suis comme ravie chaque fois que ce religieux s'entretient avec moi. Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais croire qu'il eût reçu en si peu de temps des faveurs aussi élevées. Son recueillement intérieur est tel qu'il semble ne plus vivre pour les choses de la terre. Que Sa Majesté le tienne de sa main! S'il continue à se perfectionner de la sorte, comme j'espère bien qu'il le fera par la grâce de Dieu, à cause de la profonde connaissance qu'il a de lui-même, il deviendra l'un de ses plus fidèles serviteurs. Il rendra, en outre, les plus importants services à une foule d'âmes, à cause de la grande expérience des choses spirituelles qu'il a acquise en peu de temps.

   Ce sont là des dons de Dieu. Il les donne quand il veut et comme il veut, sans avoir égard au temps, ni

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aux services qu'on lui a rendus. Je ne veux pas dire cependant que ces motifs n'y contribuent beaucoup. Mais bien souvent le Seigneur n'accorde pas après vingt ans le degré de contemplation qu'il accordera à d'autres au bout d'un an. Sa Majesté en sait la raison. Nous nous trompons, quand nous croyons pouvoir comprendre avec le temps ce qui ne s'acquiert que par l'expérience. Aussi, je le répète, un grand nombre sont dans l'erreur, quand ils prétendent s'y connaître en spiritualité, sans être spirituels. Je ne dis pas cependant que celui qui ne la possède pas ne puisse, s'il est instruit, guider celui qui y est parvenu; car dans les choses extérieures et dans les intérieures qui sont de l'ordre naturel, il pourra encore s'appuyer sur les lumières de la raison; quant aux choses de l'ordre surnaturel, il verra si elles sont conformes à la sainte Écriture. Mais pour le reste, qu'il ne se tue point, et ne s'imagine pas comprendre ce qu'il ne comprend pas; qu'il n'aille pas resserrer les âmes au point de les étouffer. Car une fois élevées à cet état, elles ont un Maître plus grand qui les dirige; elles ne sont pas sans supérieur. Il ne doit donc point s'étonner de ces choses ni les regarder comme impossibles, puisque tout est possible à Dieu. Il doit s'appliquer à grandir dans la foi et à s'humilier, en considérant que le Seigneur donne peut-être plus de lumières dans ces voies élevées à une pauvre petite vieille qu'à lui si savant qu'il soit. Ce dernier procurera plus de profit aux autres et à lui-même en s'humiliant, qu'en voulant   passer pour contemplatif, sans l'être en réalité. S'il n'a pas l'expérience, je le répète, et ne s'humilie pas très profondément en reconnaissant que ces voies dépassent son intelligence et ne sont pas pour cela impossibles, il avancera peu et fera encore moins avancer les âmes dont il a la direction. Mais s'il est humble, qu'il soit sans crainte, le Seigneur ne permettra

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pas qu’il  se trompe,  ni qu’il trompe les autres.

 

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