82 Voie illuminative

   Il en résulta un très grand profit pour mon âme, comme je le déclarai à cette dame. Je vis qu'elle était femme et aussi sujette que moi à ses passions et à ses faiblesses. Je reconnus le peu de cas qu'il faut faire des grandeurs; car plus on est élevé, plus on a de soucis et d'ennuis. La préoccupation où l'on est de soutenir la dignité de son rang ne laisse pas vivre. Il faut manger hors de temps et de règle, parce qu'on doit suivre les exigences de son état et non de son tempérament; et bien souvent on choisit les mets qui conviennent au rang plutôt qu'au goût.

   Aussi, je pris en horreur souveraine le désir d'être grande dame. Mais Dieu me garde de manquer de respect à celles qui le sont ! Bien que cette dame soit une des premières du royaume, je crois qu'il y en a peu qui soient plus humbles, et reflètent une plus profonde franchise. Je la plaignais et je la plains encore en voyant qu'elle sacrifiait souvent ses inclinations à son rang. De plus, il y a peu à se fier aux gens d'une maison, bien que les siens fussent bons; mais il ne faut pas parler à l'un plus qu'à l'autre; car celui qui sera l'objet d'une faveur excitera la jalousie de tous. C'est là une servitude, un de ces mensonges inventés par le monde, qui donne le nom de Seigneurs à ces personnages, quand, selon moi, ils sont, sous mille rapports, de véritables esclaves.

   Grâce à Dieu, oui, grâce à Dieu, durant le temps que je demeurai dans cette maison, les personnes qui l'habitaient firent des progrès dans le service de Sa Majesté. Toutefois je ne fus pas à l'abri de certaines peines. Des jalousies même se manifestèrent chez

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plusieurs personnes à cause du grand amour que cette dame avait pour moi. On pensait sans doute que le poursuivais quelque intérêt humain. Si le Seigneur permit que j'eusse quelque peu à souffrir de ces misères et d'autres d'un genre différent, ce devait être pour ne pas me laisser enivrer par les attentions dont j'étais entourée. Il daigna ainsi me tirer de toutes ces difficultés avec une grande amélioration pour mon âme

   Pendant que j'étais dans cette ville, arriva un religieux de haute naissance1 avec lequel j'avais traité quelquefois bien des années auparavant. Entendant un jour la messe dans une église de son Ordre, située près de la maison où j'habitais, j'eus le désir de savoir qu'elles étaient les dispositions de son âme, car je souhaitais vivement qu'il fût un grand serviteur de Dieu. Je me levai donc pour aller lui parler. Mais ensuite comme je me trouvais déjà recueillie en oraison il me sembla que c'était perdre mon temps; pourquoi d'ailleurs me mêler de ce qui ne me regardait pas ? Je me rassis donc de nouveau. Cela m'arriva, je crois, par trois fois. Enfin mon bon ange l'emporta sur le mauvais, et je fis appeler ce religieux, qui vint me parler au confessionnal.

   Nous commençâmes par nous demander mutuellement des nouvelles de notre vie; car il y avait bien des années que nous ne nous étions pas vus. Je lui déclarai tout d'abord que la mienne avait été traversée par beaucoup de peines intérieures. Comme il insistait vivement pour m'amener à les lui raconter, je lui répondis qu'elles étaient de nature à demeurer secrètes et que je ne pouvais pas les lui dévoiler. Mais puisque, reprit-il, son intime ami le Père dominicain dont il a été question2 les savait, il lui en ferait aussitôt la

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1. Le P. Garcia de Tolédo.

2. Le P. Ibagnès.

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confidence; je pouvais  donc   parler  sans   crainte.

   Le fait est qu'il ne put s'empêcher d'insister, ni moi je me semble, de lui dire ce qu'il désirait savoir. Si d’ordinaire il m'en coûtait beaucoup d'ennui et de honte pour ouvrir mon âme, je n'en eus pas plus avec lui qu'avec le Père recteur dont j'ai parlé1. Je n'y éprouvai aucune peine, mais au contraire la consolation la plus vive. Je lui parlai donc sous le sceau de la confession. Il me parut plus éclairé que jamais. Sans doute, j'avais toujours reconnu en lui une haute intelligence; mais j'admirai alors les talents et les dons magnifiques qu'il possédait pour réaliser de grands progrès, s'il se donnait entièrement au service de Dieu. Car depuis quelques années voici quelle est ma disposition. Je ne puis rencontrer une personne qui me contente beaucoup sans désirer aussitôt la voir se donner tout à Dieu. Parfois même, ces désirs sont si véhéments qu'il m'est impossible de les contenir. Sans doute, je les forme pour tous, mais ils sont très vifs pour les âmes qui me contentent; aussi je fais toute sorte d'instances en leur faveur auprès de Dieu. C'est ce qui m'arriva pour le religieux dont je parle. Il me pria de le recommander avec ferveur à Dieu. Mais il n'avait pas besoin de me le dire; j'y étais si bien disposée que je n'aurais pu agir autrement.

   Je m'en allai donc à cet endroit où j'avais coutume d'être seule à faire oraison, et, entrant dans un profond recueillement, je me mis à m'entretenir avec le Seigneur, et à lui adresser des paroles pleines d'abandon, car bien souvent je ne sais ce que je lui dis. C'est l'amour qui parle; l'âme est tellement hors d'elle-même qu'elle ne voit plus la distance qui la sépare de Dieu. Elle se reconnaît aimée de Lui et elle s'oublie elle-même. Elle est, ce semble, tout en Lui, comme sa

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1. Le P. Gaspar de Salazar, recteur du collège d'Avila.

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chose propre, sans division aucune, et elle dit des folies.

 

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