81 Voie illuminative

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CHAPITRE XXXIV

 

Elle montre comment il était convenable qu'elle s'absentât de cette localité à cette époque, elle en indique le motif et expose pourquoi son supérieur lui commanda d'aller consoler une dame de haut rang qui était très affligée. Elle commence à faire le récit de ce qui lui arriva alors, et de la grande grâce dont le Seigneur la favorisa en se servant d'elle pour porter à une grande perfection un personnage de naissance illustre en qui elle devait trouver ensuite un soutien et un appui. Ce chapitre est très important.

 

   Malgré toutes mes précautions pour ne rien laisser transpirer de cette affaire, il fut impossible de la tenir tellement secrète que quelques personnes n'en eussent une connaissance très précise. Les unes y ajoutaient foi; les autres, non. Je craignais beaucoup que si l'on venait à en dire quelque chose au provincial à son arrivée, il ne me défendit de m'en occuper, car aussitôt j'aurais laissé là l'entreprise. Mais le Seigneur y pourvut de la manière suivante.

   Dans une grande localité, distante de celle-ci de plus de vingt lieues, se trouvait une dame qui était fort affligée par la mort de son mari; son chagrin était si profond que l'on craignait même pour sa santé1.

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1. Louise de la Cerda, fille de Jean de la Cerda, duc de Médinaceli et proche parente des anciens rois d'Espagne. Son mari, don Antoine Arias Pardo de Saavedra, avait été un des plus riches d'Espagne, maréchal de Castille, seigneur de Malagon, Paracuellos y Fenran Caballero. Cette dame résidait alors à Tolède. C'est là que Thérèse se rendit au commencement de l'année 1562.

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 P371     CHAPITRE       TRENTE – QUATRIÈME

 

   Le Seigneur voulut qu'on lui parlât de cette pauvre pécheresse, et qu'on lui en dît même du bien, dans le but de procurer les autres avantages qui en devaient résulter.

   Cette dame, qui était d'une naissance illustre, connaissait beaucoup le provincial. Elle apprit que j'habitais un monastère où les sorties étaient permises. Notre-Seigneur lui donna un si vif désir de me voir dans l'espoir de trouver près de moi de la consolation, qu'elle ne pouvait y résister; aussitôt elle s'appliqua par tous les moyens possibles à m'amener chez elle, et elle en écrivit au provincial, qui était alors très loin. Celui-ci m'envoya un ordre formel, au nom de l'obéissance, de partir immédiatement avec une autre religieuse pour compagne. Cette nouvelle m'arriva la nuit de Noël. J'éprouvai un peu de trouble et un vif chagrin, à la pensée que si l'on m'appelait, c'était parce que l'on croyait trouver en moi quelque bien, et je ne pouvais le souffrir, quand je me savais si imparfaite. Je me recommandai donc instamment à Dieu. Or pendant tout le temps ou presque tout le temps des matines, je fus dans un profond ravissement. Le Seigneur me dit de ne pas manquer d'y aller, sans me préoccuper des avis contraires qu'on pourrait me donner; bien peu me conseilleraient sans témérité ; si je devais rencontrer des travaux, il en reviendrait une grande gloire pour Dieu ; d'ailleurs il convenait, pour la réussite de l'affaire du monastère, que je fusse absente jusqu'à l'arrivée du Bref; car le démon avait ourdi une grande trame pour le retour du provincial. Il ajouta que je ne devais rien redouter, car il m'assisterait là où j'allais.

   Ces paroles me remplirent de courage et de consolation. Je parlai de tout cela au recteur, et il me répondit qu'il n'y avait aucun motif qui pût me dispenser de partir. D'autres, au contraire, prétendaient que cela ne pouvait être, car c'était, disaient-ils, une invention

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 P372    VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

du démon qui cherchait par là à me causer quelque préjudice,   et  je devais  en   écrire   au   provincial

   J'obéis au recteur et, m'appuyant sur les paroles que j'avais entendues dans l'oraison, je partis sans crainte; mais j'étais toute confuse en considérant à quel titre on m'appelait et combien on se trompait sur mon compte. Ce fut là un motif pour supplier instamment Notre-Seigneur de ne point m'abandonner. Une vive consolation pour moi était de trouver une maison de religieux de la Compagnie de Jésus, dans la localité où j'allais. Il me semblait qu'en me soumettant à ce qu'ils me commanderaient, comme je le faisais ici, j'y serais avec quelque sécurité.

   Grâce à Dieu, cette dame trouva tant de consolation auprès de moi qu'elle éprouva aussitôt un mieux sensible, et cette consolation allait grandissant de jour en jour. On en fut d'autant plus frappé, que sa douleur, comme je l'ai dit, l'avait réduite à l'état le plus déplorable. Le Seigneur sans doute accordait cette faveur aux nombreuses prières que des personnes pieuses de ma connaissance lui avaient adressées pour moi et le succès de mon voyage.

   Cette dame possédait une vive crainte de Dieu; elle était si bonne que, par son grand esprit de foi, elle suppléait à ce qui me manquait. Elle me voua la plus profonde affection, et je le lui rendais bien, en la voyant si bonne. Mais presque tout m'était une croix. Les attentions dont on m'entourait me causaient un grand tourment; j'étais dans les craintes les plus vives, en voyant que l'on faisait tant de cas de moi. Aussi, je tenais mon âme dans un tel recueillement que je n'osais la perdre de vue. Le Seigneur, de son côté, veillait sur moi; car durant mon séjour chez cette dame il me combla des plus hautes faveurs. Ces grâces me donnèrent une telle liberté, et m'inspirèrent un tel mépris pour tous les objets que je voyais, que plus

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ils étaient précieux, plus j'en comprenais le néant. Quand j'aurais pu considérer comme un très grand honneur pour moi de servir des dames d'un si haut rang, je ne manquais pas de me trouver aussi libre avec elles, que si j'eusse été leur égale.

 

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