76 Voie illuminative

   Il y eut aussi tant de propos et tant de trouble dans mon monastère qu'il sembla bien ardu au provincial de lutter seul contre tous. Il changea donc d'avis et ne voulut plus admettre la fondation. Les revenus, disait-il, n'étaient ni sûrs, ni suffisants, et l'opposition trop grande. En tout cela il semblait bien avoir raison; enfin il abandonna notre projet et refusa de reconnaître la fondation. Aussi nous qui pensions avoir surmonté les premières difficultés, nous éprouvâmes une très grande peine. Pour moi, ce qui me chagrina le plus, ce fut de voir que le provincial nous était opposé; car avec son approbation j'étais disculpée aux yeux de tout le monde. Quant à ma compagne, on ne voulait plus lui donner l'absolution si elle n'abandonnait pas ce projet, parce que, disait-on, son devoir était de faire cesser le scandale.

   Elle alla trouver un religieux de l'Ordre de saint Dominique, qui était d'une éminente doctrine et en même temps très grand serviteur de Dieu1. Elle lui raconta notre projet et lui fit le récit de toute l'affaire, parce que nous n'avions personne dans la localité qui voulût nous donner un conseil. On disait que nous ne

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1. Le P. Pierre Ibagnès.

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suivions que nos têtes. Cela avait lieu avant même que le provincial n'eût changé d'avis. Cette dame fit donc à ce saint homme une relation exacte de l'affaire; elle lui exposa en outre quelle rente elle tirait de son majorât. Son plus grand désir était d'être aidée par lui, parce que c'était le plus grand théologien qu'il y eût alors dans la ville, et que bien peu dans son Ordre le surpassaient. De mon côté, je lui dis tout ce que nous pensions faire et lui en exposai quelques motifs. Toutefois je ne lui parlai point des révélations que j'avais eues, mais seulement des raisons naturelles qui me déterminaient; je voulais en effet qu'il ne nous donnât son avis que d'après ces renseignements. Il nous pria de lui donner huit jours pour réfléchir et nous demanda si nous étions bien déterminées à faire ce qu'il nous dirait. Je lui répondis que oui. Mais malgré cette réponse qui, ce me semble, était conforme à ma volonté, je conservai toujours une certaine assurance de voir la fondation se réaliser. Ma compagne avait plus de foi que moi; en dépit de tout ce qu'on pouvait lui dire, elle ne consentit jamais à abandonner ce dessein. Pour moi, je le répète, il me semblait impossible qu'il ne réussît pas. Cependant je ne regarde comme vraie une révélation qu'autant qu'elle n'est point contraire à la sainte Écriture et aux lois de l'Eglise que nous sommes obligés de suivre. La révélation dont j'avais été favorisée me semblait venir véritablement de Dieu; si néanmoins ce savant religieux m'avait dit que nous ne pouvions, sans commettre de faute ou aller contre la conscience, fonder le monastère, je m'en serais désistée immédiatement, ce me semble, ou j'aurais cherché un autre moyen d'accomplir la volonté de Dieu. Mais le Seigneur ne me montrait alors que celui-là.

   Ce serviteur de Dieu m'a avoué depuis qu'en acceptant d'examiner notre projet il était bien décidé à

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faire tout son possible pour nous en détourner; car il avait déjà su l'opposition de la ville, et comme tout le monde il jugeait que ce projet était une folie. Il ajouta qu’un gentilhomme, ayant appris que nous étions allées le trouver, l'avait fait avertir de bien prendre garde à la décision qu'il allait nous donner et de ne nous prêter aucun concours. Mais quand il commença à examiner ce qu'il devait nous répondre, quand il considéra attentivement cette affaire et le but que nous nous proposions, l'ordre et la régularité que nous voulions établir, il fut pleinement convaincu que notre projet était très agréable à Dieu et qu'il fallait ne pas manquer de le réaliser. Il nous répondit donc de nous hâter de le mener à bonne fin; il nous indiqua même les moyens à prendre et la ligne de conduite à suivre. Les revenus qu'on promettait pour la fondation étaient, il est vrai, très modiques, mais il fallait bien, disait-il, compter un peu sur la Providence. D'ailleurs, ceux qui s'opposeraient à notre dessein n'auraient qu'à s'adresser à lui, et il saurait leur répondre. Depuis lors, en effet, il nous prêta toujours son appui, comme je le dirai dans la suite.

   Cette réponse nous consola beaucoup. En même temps certaines personnes vraiment saintes, qui n'avaient cessé de nous être contraires, commençaient déjà à s'adoucir; quelques-unes même nous venaient en aide. Parmi elles, se trouvait le saint gentilhomme dont j'ai déjà fait mention1. Il lui sembla, vertueux comme il était, que notre projet visait à la plus haute perfection ; car notre genre de vie était basé tout entier sur l'oraison ; et si les moyens de le réaliser lui paraissaient très difficiles et sans chance de succès, il se rangeait cependant à la pensée que Dieu pourrait

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1.  François de Salcedo.

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bien en être l'auteur. Sans doute, le Seigneur lui avait touché le cœur. Il avait agi de même vis-à-vis de cet ecclésiastique, grand serviteur de Dieu et docteur1, auquel, comme je l'ai dit, je m'étais adressée tout d'abord. C'était un vrai miroir de vertu dans toute la ville, où Dieu l'avait évidemment placé pour la conversion et l'avancement d'un grand nombre d'âmes. Il venait donc, lui aussi, nous prêter son concours.

   Les choses en étaient là et on ne cessait de nous assister par beaucoup de prières, quand nous achetâmes une maison dans un endroit bien situé. Elle était petite, il est vrai, mais je ne m'en mettais pas en peine; car le Seigneur m'avait dit d'entrer comme je pourrais; et je verrais ce que Sa Majesté ferait. Oh ! comme je l'ai bien vu, en effet ! Aussi, quoique la rente destinée au monastère parût très modique, j'avais l'assurance que le Seigneur trouverait d'autres voies pour tout arranger et favoriser notre dessein.

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1. Maître Gaspar Daza.

 

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