Depuis lors, je le répète, tout me paraît facile en comparaison d'un seul instant de ces tortures que j'endurai alors. Je m'étonne même qu'après avoir lu souvent des livres où l'on donne quelque aperçu des peines de l'enfer, je ne les aie point redoutées comme elles le méritent et ne m'en soit pas fait une idée exacte. Où étais-je donc ? Comment pouvais-je trouver quelque repos dans ce qui m'entraînait à un si terrible séjour ? 0 mon Dieu, soyez à jamais béni ! Comme on voit bien que vous m'aimez beaucoup plus que je ne m'aime moi-même ! Que de fois, ô Seigneur, ne m'avez-vous pas délivrée d'une si horrible prison ! Que de fois j'y retournais moi-même contre votre volonté !
Cette vision m'a procuré, en outre, une douleur immense de la perte de tant d'âmes et en particulier de ces luthériens qui étaient déjà par le baptême membres de l'Église. Elle m'a procuré aussi les désirs les plus ardents d'être utile aux âmes. Il me semble en vérité que, pour en délivrer une seule de si horribles tourments, je souffrirais très volontiers mille fois la mort. Voici en effet ce que je pense. Quand nous voyons quelqu'un et surtout une personne amie au milieu de grandes épreuves et de grandes douleurs, il semble que nous sommes naturellement touchés de compassion; et si ses souffrances sont intenses, nous les ressentons très vivement. Mais la vue d'une âme condamnée pour l'éternité au supplice des supplices,
=================================
P348 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MËME
qui donc la pourrait souffrir ? Il n'y a pas de cœur qui n'en serait brisé de douleur. Nous sommes ému de la plus tendre compassion pour les maux d'ici-bas, et cependant nous savons qu'ils ont un terme et finissent avec la vie. Ne le serions-nous pas davantage pour des supplices qui doivent durer toujours ? Je ne sais comment nous pouvons vivre en repos quand nous voyons tant d'âmes que le démon entraîne avec lui en enfer.
Cela enfin me fait désirer ardemment que dans l'affaire si importante du salut nous ne soyons satisfaits qu'à la condition de faire tout, oui tout ce qui dépend de nous. Dieu veuille nous donner la grâce de réaliser ce dessein ! Voici la réflexion qui me vient. Toute mauvaise que j'étais, j'apportais quelque soin à servir Dieu; j'évitais certaines fautes que le monde, je le vois, compte pour rien et commet avec facilité; j'endurais de graves infirmités avec cette grande patience que me donnait le Seigneur; je n'étais point portée au murmure; je ne disais de mal de personne, je n'aurais jamais pu, ce me semble, vouloir du mal à qui que ce soit; je n'étais point atteinte de la convoitise; je ne me souviens pas d'avoir jamais eu des sentiments d'envie, ou du moins je n'ai pas offensé gravement le Seigneur sur ce point; il y avait encore en moi quelques autres dispositions de ce genre. Enfin, toute mauvaise que j'étais, je me tenais le plus possible dans la crainte de Dieu, et cependant je vois la place que les démons m'avaient préparée ; et, en vérité, mes fautes, ce me semble, méritaient encore un plus grand châtiment. Toutefois, je le répète, c'était un terrible supplice. Aussi il est dangereux de nous contenter de nos faibles vertus; et une âme qui à chaque pas tombe en péché mortel ne devrait goûter ni repos ni joie ; aussi pour l'amour de Dieu, retirons-nous des occasions dangereuses, et le Seigneur nous aidera comme il l’a
================================
P349 CHAPITRE TRENTE – DEUXIÈME
fait à mon égard. Plaise à Sa Majesté de ne point m’abandonner de sa main, afin que je ne retombe plus à l'avenir, car j'ai déjà vu la demeure où je devrais aboutir. Que le Seigneur ne le permette jamais, je l'en supplie par ses perfections infinies. Ainsi soit-il !
Après cette vision, le Seigneur daigna encore dans sa bonté me favoriser d'autres grandes merveilles et me révéler des choses secrètes sur la gloire qu'il réserve aux bons et les peines qu'il prépare aux méchants. Aussi je soupirais après tous les moyens possibles de mériter quelque peu un si grand bien et de faire pénitence pour éviter un si grand malheur. Mon désir était de fuir les créatures et d'achever enfin de me séparer entièrement du monde. Ce dessein me poursuivait sans cesse, mais, bien loin de me troubler, il me causait une douce paix. Il était évident qu'il venait de Dieu, et que Sa Majesté avait donné à mon âme une chaleur nouvelle pour l'aider à supporter des aliments plus solides que ceux dont elle s'était nourrie jusqu'alors.