A cette époque encore, je crus une nuit que ces esprits de ténèbres allaient m'étouffer. Quand on leur eut jeté beaucoup d'eau bénite, j'en vis s'enfuir une multitude, comme s'ils s'étaient précipités du haut d'un rocher. Ces maudits esprits me tourmentent très souvent, mais ils m'inspirent fort peu de crainte car je vois qu'ils ne peuvent faire le moindre mouvement sans la permission de Dieu; ce serait donc une fatigue pour vous, mon Père, et pour moi si je racontais toutes leurs tentations.
Cet exposé pourra servir au véritable serviteur de Dieu et l'aider à mépriser tous ces fantômes dont les démons se servent pour l'effrayer. Soyons-en bien persuadés, chaque fois que nous les méprisons, nous leur enlevons de leurs forces et notre âme acquiert encore sur eux un plus grand empire. De plus, il en découle toujours quelque grand avantage pour nous. Je n'en parlerai pas pour ne point prolonger ce récit. Je raconterai seulement ce qui m'arriva une veille des Morts. Me trouvant dans un oratoire, après avoir récité un nocturne, je disais quelques oraisons très dévotes qui se trouvent à la fin de notre bréviaire. Soudain le démon vint se placer sur le livre, pour m'empêcher d'achever l'oraison; je fis le signe de la Croix et il s'en alla. Je recommençai l'oraison, et il revint; par trois fois, ce me semble, je recommençai la même oraison; enfin, je jetai de l'eau bénite et je pus l'achever. A l'instant, je vis sortir du Purgatoire quelques âmes auxquelles sans doute il devait rester bien peu à expier. Il me vint alors à la pensée que le démon avait voulu retarder leur délivrance. Je l'ai vu bien rarement sous quelque forme, et très souvent sans forme aucune, comme dans la vision dont j’ai
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parlé, où, bien qu'il n'y ait point de représentation, on voit clairement qu'il est là.
Voici encore un fait que je veux rapporter, parce qu'il m'étonna beaucoup. Étant un jour de la Sainte Trinitè dans le chœur d'un certain monastère, j'entrai dans un ravissement et je vis qu'une lutte terrible s'était engagée entre des démons et des anges. Je ne pouvais comprendre le sens de cette vision. Mais moins de quinze jours après j'en eus l'intelligence, en constatant un certain démêlé qui s'éleva entre des personnes d'oraison et un grand nombre d'autres qui ne l'étaient pas. Il en résulta même un sérieux dommage pour la maison où cela se passa, car ce démêlé dura longtemps et causa beaucoup de trouble.
D'autres fois, je voyais une multitude de démons autour de moi; mais il me semblait qu'une grande clarté m'environnait tout entière et ne leur permettait pas de s'approcher de moi. Je compris que Dieu me gardait et les retenait assez loin de moi pour les empêcher de me porter à quelque faute. D'après ce que j'ai constaté plusieurs fois en moi, j'ai reconnu la vérité de cette vision. Le fait est que je comprends si bien leur peu de pouvoir quand je ne suis point infidèle à Dieu, que je n'en ai pour ainsi dire aucune crainte. Tous leurs efforts sont vains, s'ils ne rencontrent pas des âmes qui se rendent à discrétion. C'est contre ces lâches qu'ils montrent leur pouvoir.
Dans les tentations dont j'ai parlé, il me semblait parfois que toutes les vanités et les faiblesses du passé se réveillaient en moi. J'avais bien besoin alors de me recommander à Dieu, car, aussitôt je me tourmentais, en m'imaginant que, puisque ces pensées me revenaient, tout le reste devait être l'œuvre du démon. Je me disais qu'après avoir reçu tant de faveurs de Dieu, je devais, semble-t-il, être préservée même des premiers mouvements de ces mauvaises pensées, et
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p334 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MEME
ce tourment durait jusqu'à ce que le confesseur m'eût tranquillisée.
D'autres fois, j'étais très tourmentée, et je le suis encore maintenant, quand je vois que quelques-uns font grand cas de moi, spécialement les personnes d'un rang élevé, et que l'on dit de moi beaucoup de bien. J'en ai souffert, et j'en souffre extrêmement. Mais je m'empresse alors de jeter les yeux sur la vie de Notre-Seigneur et des saints. Il me semble que je suis une voie tout opposée à la leur; car ils n'ont connu que mépris et injures. La crainte s'empare de moi; je n'ose pour ainsi dire lever la tête, et je voudrais me dérober à tous les regards.
Je suis tout autre au milieu des persécutions. Bien que le corps le sente et que la nature s'afflige, l'âme s'élève avec tant de souveraineté que je ne sais comment cela peut être. Mais il en est ainsi. L'âme semble alors se trouver dans son propre royaume et tenir tout l'univers à ses pieds.
J'ai éprouvé à différentes reprises cette peine qui durait plusieurs jours. Il me semblait que sous un certain rapport c'était de la vertu et de l'humilité. Mais je vois clairement aujourd'hui que c'était une tentation, comme me l'a fort bien montré un dominicain très savant. La pensée que les faveurs dont le Seigneur me comblait seraient connues du public me causait un tourment si excessif que j'en étais dans un trouble profond. Mon affliction devint extrême, et après avoir bien pesé tout, j'aurais mieux aimé être enterrée toute vive, que de voir se divulguer ces grâces. Aussi quand je commençai à être favorisée de ces grands recueillements ou ravissements auxquels je ne pouvais résister même en public, je me trouvais si confuse ensuite que j'aurais voulu me soustraire à tons les regards.