J'étais assaillie de la sorte presque toutes les fois que le Seigneur me faisait la grâce d'être utile à quelque âme par mes conseils. Voici un fait certain qui m'est arrivé. Les témoins en sont nombreux et parmi eux se trouve mon confesseur actuel1 qui en a vu la preuve dans une lettre; je ne lui avais pas dit de qui était la lettre, mais il connaissait bien la personne.
Un ecclésiastique vint un jour me trouver. Depuis deux ans et demi il vivait dans un péché mortel des plus abominables dont j'aie entendu parler. Pendant ce temps, il ne le confessait pas et ne s'en corrigeait pas; et cependant il célébrait la messe. Il se confessait des autres péchés, me disait-il, mais comment pourrait-il faire l'aveu d'une faute aussi honteuse ? Il désirait ardemment la déclarer, et il n'en avait pas le courage. Son état me toucha vivement, et la vue d'une offense si grande faite à Dieu me causa une peine profonde. Je lui promis de supplier instamment le Seigneur d'y apporter un remède, et d'engager d'autres personnes meilleures que moi à faire de même. J'écrivis aussi à une personne à qui, me dit-il, je pouvais envoyer mes lettres pour lui. Or, dès la première, il se confessa. Le Seigneur ayant égard aux supplications des nombreuses personnes très saintes auxquelles j'avais recommandé cette âme, daigna lui faire miséricorde. De mon côté, malgré ma misère j'avais apporté beau-
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1. Le P. Dominique Bagnes ou le P. Garcia de Toledo, qui confessèrent la Sainte à Saint-Joseph d'Avila entre 1563 et 1566. ---P. Silverio, p. 251.
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P331 CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME
coup de soin pour accomplir tout ce qui dépendait de moi. Cet ecclésiastique m'écrivit qu'il s'était déjà très amendé et que, depuis quelque temps, il n'était plus retombé dans ce péché; mais, ajoutait-il, la tentation lui causait un tourment si grand et des souffrances si cruelles, qu'il lui semblait être en enfer. Il me conjurait de le recommander encore à Dieu. Je fis part de cette supplique à mes Sœurs, à la prière desquelles le Seigneur devait m'accorder la grâce désirée; car elles prirent cette affaire à cœur. Il s'agissait par ailleurs d'une personne que nul n'aurait pu soupçonner. Je suppliai Sa Majesté de mettre un terme à ses tourments et à ses tentations et de laisser plutôt les démons venir me torturer à sa place, à la condition que je fusse à l'abri de toute faute. Or pendant un mois, je suis passée par les plus cruels tourments, et c'est alors que j'ai enduré les deux épreuves dont j'ai parlé. Je fis connaître à cet ecclésiastique ce que j'avais enduré durant ce mois; et on me répondit que, par la miséricorde de Dieu, il n'était plus harcelé des tentations du démon. Son âme se fortifia et recouvra une entière liberté. Il ne cessait pas de rendre grâces au Seigneur, et de me manifester à moi-même sa reconnaissance, comme si j'y eusse été pour quelque chose. Sans doute, la persuasion où il était que le Seigneur me favorisait de ses dons lui était utile. Quand il se voyait très tenté, disait-il, il lisait mes lettres, et la tentation le quittait. Il était extrêmement étonné de ce que j'avais enduré et de la manière dont il avait été délivré; moi-même j'en étais surprise. Mais volontiers j'aurais accepté de souffrir beaucoup d'années encore, pour voir cette âme affranchie. Dieu soit béni de tous ses dons ! Elle doit être bien puissante sur lui l'oraison de ceux qui le servent, comme le font, j'en suis persuadée, les religieuses de cette maison. Comme c'était moi qui avais sollicité
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le concours de leurs prières, les démons devaient s'indigner davantage contre moi, et le Seigneur le permettait ainsi à cause de mes péchés.