67 Voie illuminative

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CHAPITRE XXXI

 

Elle    parle    de    quelques    tentations    extérieures,

apparitions et tourments qui lui venaient du démon.

Elle explique en même temps certaines choses très

utiles pour les âmes qui suivent le chemin

de la perfection.

 

   Après avoir parlé de quelques tentations et troubles tant intérieurs que secrets, dont le démon était l'auteur, je veux en raconter d'autres dont il me tourmentait presque en public et où l'on ne pouvait méconnaître son action.

   Un jour que je me trouvais dans un oratoire, il m'apparut à mon côté gauche sous un aspect horrible. Sa bouche attira tout particulièrement mon attention, parce qu'il me parla : elle était épouvantable. Il semblait sortir de tout son corps une grande flamme très claire, et sans mélange d'ombre. Il me dit d'une voix menaçante que je m'étais échappée de ses mains, mais qu'il saurait me reprendre. Je fus effrayée et je fis comme je pus mon signe de croix. Il disparut, mais il revint aussitôt. Par deux fois, la même scène se renouvela. Ne sachant plus que faire, je pris de l'eau bénite qui se trouvait là; j'en jetai du côté où il était, et il ne revint plus.

   Une autre fois, il me tourmenta durant cinq heures par des douleurs si terribles et un trouble physique et moral si profond que je ne croyais pas pouvoir y résister plus longtemps. Les personnes présentes étaient épouvantées; elles ne savaient que faire, ni moi comment me défendre. Quand les douleurs et les

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maux corporels sont excessifs, j'ai pour coutume de faire des actes intérieurs comme je puis; je supplie le Seigneur, s'il doit retirer quelque gloire de ces épreuves, de me donner de la patience et de me laisser en cet état jusqu'à la fin du monde. Comme cette fois la souffrance dont j'étais torturée me paraissait très rude, je m'efforçais de la supporter par le moyen de tels actes et de telles résolutions.  Le Seigneur daigna me faire entendre que c'était le démon. Je vis en effet près de moi un petit nègre d'aspect abominable ; il grinçait des dents comme désespéré d'avoir essuyé une perte là où il croyait trouver un gain. Dès que je l'eus aperçu, je me mis à rire, et je demeurai sans crainte, car il y avait près de moi quelques religieuses. Celles-ci toutefois ne savaient que faire ni quel remède apporter à un si grand tourment; car le démon me poussait, malgré toutes mes résistances, à me donner de grands coups du corps, de la tête et des bras; la souffrance la plus cruelle était le trouble intérieur, il m'était absolument impossible de goûter un peu de repos. Je n'osais demander de l'eau bénite à mes compagnes, pour ne point les effrayer et ne  point  leur  faire  connaître  ce que  c'était.

   Je l'ai vu bien des fois par ma propre expérience, il n'y a rien de plus efficace que l'eau bénite pour repousser les démons et les empêcher de revenir. La croix aussi les met en fuite, mais ils reviennent. La vertu de l'eau bénite doit être bien grande. Pour moi j'en éprouve une consolation très particulière et très sensible, lorsque j'en prends. Et je l'affirme, elle me fait éprouver d'ordinaire un bien-être que je ne saurais exprimer, et une joie intérieure qui fortifie toute mon âme. Cela n'est point une illusion; ce n'est pas une fois mais très souvent que je l'ai éprouvé et examiné avec soin. On est alors comme celui qui, fatigué par la

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 P329   CHAPITRE     TRENTE    ET    UNIÈME

 

chaleur et une soif excessives, boirait un verre d'eau froide; il semble qu'il éprouve un rafraîchissement dans tout son être. Cela montre combien est grand tout ce qui est établi par l'Église; aussi je ressens une joie très vive en considérant quelle vertu ses paroles communiquent à l'eau, pour la rendre si différente de celle qui n'est pas bénite.

   Comme le tourment dont j'étais victime ne cessait point, je dis à mes compagnes, que si elles ne devaient point en rire, je leur demanderais de l'eau bénite. Elles m'en apportèrent et en jetèrent sur moi, mais ce fut sans effet. J'en jetai moi-même du côté où était le démon, et il disparut aussitôt; tout mon mal me quitta comme si on l'avait enlevé avec la main; mais je restai aussi brisée que si j'avais été rouée de coups de bâton. Il en résulta pour moi un grand enseignement. Je constatai le mal que le démon peut nous faire, sur une simple permission de Dieu, même quand le corps et l'âme ne lui appartiennent pas encore. Que ne fera-t-il pas quand il les aura en sa possession ! Aussi je conçus de nouveau le désir de me préserver d'une si mauvaise compagnie. 

   Dans une autre circonstance assez récente, je fus soumise au même tourment. Mais l'épreuve fut moins longue. Me trouvant seule, j'appelai pour demander de l'eau bénite. Deux religieuses entrèrent lorsque les démons étaient déjà sortis; et ces religieuses sont vraiment dignes de foi et incapables pour rien au monde de dire un mensonge; or, elles sentirent une odeur très mauvaise comme de soufre. Pour moi, je ne la sentis point. Mais elle dura assez de temps pour donner le loisir de la constater.

   Une autre fois, me trouvant au chœur, je fus saisie d'un très grand transport de recueillement. Je sortis pour qu'on ne s'en aperçût pas. Mais on entendit frapper de grands coups dans la pièce voisine où je

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m'étais retirée. Pour moi, j'entendis parler près de moi, comme si l'on s'était concerté pour un complot et ne saisis que des cris menaçants. J'étais tellement absorbée dans l'oraison que je ne pus rien comprendre; aussi je n'éprouvai aucune crainte.

 

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