66 Voie illuminative

   Oh ! que de fois je me suis rappelé cette eau vive dont le Seigneur parle à la Samaritaine ! Que j'aime ce passage de l'Évangile ! Ce qui est certain, c'est que dès mon jeune âge je l'aimais, sans comprendre comme aujourd'hui la valeur de ce bien que je demandais; je conjurais souvent le Seigneur de me donner de cette eau, et là où je me tenais toujours j'avais une image me représentant cette scène de l'Évangile, avec ces paroles que la Samaritaine adressa au Seigneur près du puits : Domine, da mihi aquam; Seigneur, donnez-moi de cette eau.

 

   Cet amour peut encore, à mon avis, se comparer à un grand feu qui demande toujours un aliment nouveau pour continuer son activité. Ainsi en est-il des âmes dont je parle. Volontiers elles feraient les plus grands sacrifices pour jeter le bois dans ce feu et l'empêcher de s'éteindre. Pour moi, étant ce que je suis, n'aurais-je que des pailles à y jeter, je m'estimerais heureuse. C'est là tout ce que je puis faire de temps en temps et même très souvent. Parfois j'en ris; d'autres fois je m'en afflige beaucoup; je me sens pressée par un mouvement intérieur de servir Dieu en quelque chose, et ne pouvant faire davantage, j'orne de verdure et de fleurs quelques images, je balaie, je décore un oratoire, ou je me livre à certaines petites occupations de si peu d'importance que j'en suis confuse. Quand j'accomplis quelque pénitence, c'est dans une mesure très faible; et si le Seigneur n'avait égard à la droiture de mes intentions, ces œuvres, je le vois, ne seraient d'aucun prix; aussi je ris de moi-même.

   C'est un grand tourment pour ces âmes en qui Dieu dans sa bonté a déposé ce feu de son amour en abondance, quand par défaut de forces corporelles, elles

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 P326     VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

ne peuvent faire quelque chose pour lui. Oui, c'est là une angoisse bien cruelle. Elles sont impuissantes à jeter du bois dans ce feu, et elles se meurent de l'appréhension de le voir s'éteindre. L'âme alors semble se consumer au-dedans d'elle-même, et se réduire en cendres; elle fond en larmes et elle brûle; c'est un tourment indicible mais délicieux. Que d'actions de grâces elle doit rendre au Seigneur, l'âme élevée à cet état, qui a reçu assez de forces corporelles pour faire pénitence, ou qui, possédant la science, le talent et la liberté nécessaires, peut prêcher, confesser et convertir les pécheurs ! Elle ne saurait connaître ni apprécier le trésor dont elle est en possession, si elle n'a pas éprouvé personnellement quelles angoisses il y a à ne pouvoir rien faire pour le service de Dieu, quand on est sans cesse comblée de ses faveurs les plus élevées. Qu'il soit béni pour tous ses dons et que les Anges chantent sa gloire ! Ainsi soit-il.

   Je ne sais, mon Père, si je fais bien d'entrer dans tant de détails. Mais comme vous m'avez fait dire de nouveau de ne pas craindre de m'étendre et de ne rien omettre, je rapporte avec toute la clarté et simplicité possibles ce que ma mémoire me rappelle. Évidemment il y aura de nombreuses omissions. Il me faudrait d'ailleurs beaucoup plus de temps, et j'en ai très peu, comme je l'ai dit. Peut-être aussi il n'en résulterait aucun profit.

 

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